Lucifer, un rêve immense

Cette impression d'être un imposteur, je l'avais déjà ressentie quelques mois auparavant, aussitôt après la toute première mise à l'eau de Chercha-Païs, quand nos voisins de port à La Rochelle, Gérard Janichon et Jérôme Poncet, l'équipage de Damien, fameux à jamais, nous avaient traités en authentiques vagabonds des mers. Aucun de nous, alors, n'avait encore pris la barre d'un quelconque voilier, fut-ce un dériveur léger… Une traversée de l'Atlantique plus tard, à la pointe Fouillole, dans l'avant-port de Pointe-à-Pitre, je ne fais pas davantage le fier, en compagnie de Mireille, en donnant de discrets coups d'aviron pour voir de plus près un autre bateau de légende. Au milieu du spectacle désolant de cet endroit fait de bidonvilles, d'épaves de toutes sortes, d'ateliers et d'entrepôts abandonnés, se tient en effet Lucifer, le trois-mâts de plus de quarante mètres de long d'Henry Wakelam, le vieux complice de Bernard Moitessier lors de ses aventures dans les mers du Sud.


Lucifer, le trois-mâts de plus de quarante mètres de long d'Henry Wakelam.

Pendant que nous nous en approchons, je retrace pour Mireille le parcours de ce prince de la débrouille souvent célébré dans les revues nautiques. Son premier bateau, quand il a connu Moitessier en Afrique du sud, était Wanda, joli côtrecotre : voilier à un seul mât et deux voiles d'avant. en bois construit de ses mains. Un voilier devenu trop petit lorsque, de retour des Antilles, il a épousé Ann, en Angleterre ; tous deux ont alors renfloué une coque d'une dizaine de mètres à Port-Miou, près de Marseille, baptisée Shafhaï, avant de s'attaquer à l'épave, également coulée, de ce qui deviendra le Pheb, un imposant voilier de dix-sept mètres pensé pour faire de l'école de croisière en compagnie du Joshua de Moitessier tout juste mis à l'eau. Ce même Pheb près duquel nous avons mouillé la veille au soir et que nous a fait visiter Bébert, son occupant actuel. Ainsi est arrivé en Guadeloupe, il y a sept ans, un couple qu'aucun défi ne rebute, puisqu'ils ont entrepris de transformer en trois-mâts école un antique baliseurbaliseur : navire spécialisé dans la pose et l'entretien des balises et des bouées. échoué à la suite d'un cyclone !

Nous sommes encore à distance de ce Lucifer déjà mythique quand son patron nous hèle et insiste pour que nous montions à bord. Il ne faut pas cinq minutes pour qu'Henry et nous soyons comme de vieilles connaissances car, je le comprendrai plus tard, il a un faible pour ceux qui construisent eux-mêmes leur bateau. Avec lui se trouvent deux jeunes, Ben, un noir de la Dominique, et Jean, un Français venu chercher l'aventure sous les tropiques. Mais la femme d'Henry, la délicieuse Ann qui avait été de tous les chantiers, n'est plus là. Elle est partie il y a peu avec deux de leurs enfants, ne laissant auprès de son père que l'aîné, Ivan, huit ans, blond comme un viking et évidemment très dégourdi, le mot est faible. Sur le pont, des poules dont les jours sont comptés, une chatte, du poisson qui sèche, des treuils et un invraisemblable fourbi qui sera débarqué sous peu. Il n'est plus question d'école de voile : dès que les papiers seront prêts, Henry et son équipage hétéroclite emmèneront un premier chargement de bouteilles de gaz vers Marie-Galante, avant d'acheminer de la farine vers la Dominique et d'autres marchandises ailleurs, au gré des affrètements.

Tel sera l'aboutissement d'une folle épopée, à en croire Henry, qui nous invite à l'arrière du navire, dans la partie habitable, autour d'un five o'clock tea. Cérémonie bien conformiste pour qui connaît ses origines (je me souviens du premier livre de Moitessier, où il indique que son compère est né à Shanghai de père anglais et de mère russe et qu'il a vécu ensuite en Malaisie, puis en Afrique du Sud.) Nous l'écoutons retracer à grands traits le travail de Titan qui va se conclure, dans quelques jours, par la première sortie à la voile de Lucifer (ainsi nommé pour écarter les curieux!) D'abord le déséchouage de l'épave millimètre par millimètre à la force des bras, au tire-forttire-fort : dispositif muni d'un câble et d'un levier permettant de hâler de lourdes charges., à chaque grande marée. Puis la reconstitution des moteurs, retrouvés en pièces détachées dans les broussailles de la pointe Fouillole. La fabrication des haubans avec du câble PTT, toronné grâce à une machine faite d'un vélo transformé. L'installation des mâts -des conduites d'eau galvanisées de section décroissante- sans grue ni main-d’œuvre extérieure. La mise en place des superstructures et de l'équipement de pont, découpés sur d'autres navires au rebut et ajustés à bord. Le tout financé en obtenant le marché du dégagement du port, encombré d'épaves, la mâture du trois-mâts gréée pour l'occasion en engin de levage…

Le soleil se couche quand nous repartons chez nous en emportant les poissons qu'Ivan a tiré de son mini-casier personnel, salués du haut du bastingagebastingage : parapet autour du pont d'un bateau. par cet équipage de pirates. Nous n'avons bien sûr qu'une envie, leur prêter main-forte pour les derniers préparatifs. Avec l'appoint de Francis, avide de faire à son tour la connaissance de nos voisins, la journée suivante est ainsi consacrée au nettoyage du pont de Lucifer avec la lance à incendie à la Dubout que nous confie Henry. Puis ce sera la chasse aux ravets qui infestent le bord : repoussées vers le coqueroncoqueron : compartiment situé aux extrémités d'un bateau, avant ou arrière. arrière par de savantes fumigations, les sales bestioles s'y entassent avant de mourir et, enfoncé jusqu'à la taille dans cette armée en déroute, je joue de la pelle pendant plus d'une heure pour faire place nette. Cela rappelle des souvenirs à Henry, qui me raconte comment Bernard (Moitessier) et lui, en escale à Fernando do Noronha, faisaient provision de gros lézards pour qu'ils exterminent les cancrelats de leurs bateaux, laissant croire à tout le monde sur l'île que c'était pour les manger !

La prochaine étape avant l'appareillage consiste à se débarrasser des poules. L'une d'elles est donc à l'honneur au repas du soir à bord du « petit bateau », en compagnie de ceux de Lucifer, désormais réduits à trois car Ben a rejoint son île natale. Henry, quant à lui, nous régale de ses inventions passées ou futures, ce qui va du pilote automatique hydraulique du trois-mâts à la construction en quelques jours d'un voilier en acier, à partir d'une citerne de dix mètres de longueur, du style « pliez suivant le pointillé », en passant par la chambre à air anti-fuites qu'il enroule autour de chaque tuyau défectueux selon une formule infaillible : « un kilo de pression, un tour, dix kilos, dix tours ». Quand on se quitte, il nous annonce qu'il sera absent le lendemain parce qu'il doit récupérer une hélice de DC-6 à l'aéroport du Raizet.
« Une hélice de DC-6 ? »
-Oui, les gens des Galapagos cherchent de quoi faire une éolienne...

Dans l'après-midi, cette emplette rapatriée à bord, il traverse jusqu'au Chercha-Païs dans le "camembert", comme il surnomme son annexeannexe : petite embarcation pour assurer la liaison entre un voilier et la terre. faite en bois de caisse, qui n'en est pas moins un élégant dorisdoris : canot à fond plat, aux extrémités pointues, servant à l'origine à la pêche à la morue. :
-Je tue une grande poule ou une petite poule ? , nous demande-t-il, ce qui est sa façon de nous inviter pour le soir. Nous amenons une de nos boîtes géantes d'épinards et pendant que je l'aide pour la tambouille, Henry me fait des confidences. « Tu sais, tout ce que je construis, tout ce que j'invente, ce n'est pas important. La seule chose qui me fait vivre, c'est que je veux réussir à accrocher mes atomes avec quelqu'un ». Le dernier cafard, celui qui trotte dans sa tête, sera dur à éliminer…


Henry Wakelam et son fils aîné Ivan, huit ans, blond comme un viking.

C'est sans doute pour soigner son vague-à-l'âme que, par exception, il s'accorde un dimanche de repos, le jour suivant. Nous le rejoignons sur l'îlet à Cochons, en face de notre mouillage, après un grain viril et une belle séance d'avirons. Nous sommes attendus par de longues brochettes de langoustes cuites à point, tandis que des petits poissons frits fument encore à côté du feu de bois flotté. Pendant le festin, Henry nous explique à grands renforts de dessins sur le sable comment construire pour rien et en une semaine un catamaran capable de traverser l'Atlantique, ou comment faire très vite une belle maquette de voilier pour un enfant, etc. Cet homme dont le cerveau n'est jamais en repos est un génie du vite-fait bien-fait. Ensuite, de l'autre côté de l'îlet, nous remplissons nos canots de mouks, des bivalves informes qu'on trouve en fouillant la vase avec les pieds et dont l'abondance est insolente. Ce sont de succulents coquillages, comme nous en jugeons le soir, sur le pont de Lucifer, où d'énormes marmites de ces mouks gargouillent au-dessus d'un brasero, repas complété par un monceau de langoustes et des fruits à volonté, cueillis de-ci de-là. Voilà un repas pantagruélique à peu de frais !

Mireille et moi, nous enchaînons avec une autre journée de détente, consacrée à la découverte de la Soufrière, de fumerolles en sources chaudes. Au retour, nous nous retrouvons avec la tribu Wakelam, comme en famille, d'autant que Francis et Jean sont devenus complices comme des frères. Après le repas, ils s'éclipsent d'ailleurs pour aller pêcher à l'antillaise. C'est simple : on pose le filet de nuit et on tourne autour en frappant l'eau avec les avirons ; puis on remonte le filet et on recommence, jusqu'à avoir la quantité de poissons souhaitée. Pendant ce temps, c'est-à-dire jusqu'à quatre heures du matin peut-être, Henry me prend à part et me confie ses tourments : maintenant qu'il a perdu sa femme et sa famille, Lucifer, ce bateau monstrueux, est devenu un boulet. Mais il a passé tant d'années à le reconstruire qu'il n'a pas envie de s'en séparer. Alors quoi ? Transporter du fret, aller faire du charter en Californie, chercher une île dans les mers du sud, sinon dans le sud du sud... La soirée est longue et, le rhum aidant, Henry se met à parler de voile en général, puis de la vie et de l'humanité. Il est touchant de voir que ce personnage illustre peut être romantique comme un adolescent, malgré ses quarante-trois ans. Finalement vaincu par les ti'punch, il reste dormir à notre bord avec Ivan, chacun sur une des couchettes du carrécarré : pièce à vivre d'un voilier (pièce où se rassemblent les officiers dans un navire)..

L'homme d'action reprend le dessus à la première heure, car ce 19 janvier est un jour important : Lucifer va appareiller pour la première fois ! Après que les ancres aient été relevées à grand fracas, Ivan actionne la machine, à fond de cale, suivant les ordres que lui donne son père avec un sifflet, et le navire, bien que pourvu d'un seul moteur en état, s'éloigne du port avant que nous ayons terminé nos propres manœuvres. Il embouqueembouquer : s'engager dans un chenal, une rivière. le chenal sinueux et nous le suivons à distance respectueuse en envoyant la toile. C'est une brève croisière, puisque moins de cinq milles plus loin, nous mouillons près de Lucifer, après avoir essuyé un sérieux grain.


Lucifer à la sortie du chenal de Pointe-à-Pitre.

Lucifer au mouillage de l'îlet à Gosier, avant son carénage.

Nous rejoignons nos voisins à la nage pour avoir un compte-rendu de cette sortie inaugurale, puis nous revenons gonfler nos bouteilles de plongée, tandis qu'Ivan fait des va-et-vient entre nos bateaux. Après le repas à bord de Lucifer, vu l'ampleur de la houle, plutôt que d'entreprendre le carénagecarénage : nettoyage de la coque sous la ligne de flottaison. de ce dernier, comme prévu, nous décidons de vaquer à d'autres occupations : je bricole, Mireille range, Francis et Jean vont à la plage de l'îlet à Gosier tout proche et Henry installe une nouvelle éolienne après avoir réglé les alarmes de ses sept compartiments étanches… Cette détente nous fait du bien à tous avant des retrouvailles sur le « petit bateau », pour une soirée animée par Jean, qui lâche complètement la bride à son humour savoureux.

Au matin, la mer ne s'est pas calmée. Tant pis, il est indispensable de débarrasser la carènecarène : partie immergée de la coque d'un bateau. de Lucifer des coquillages qui ont eu dix ans pour se fortifier. Cet épuisant exercice à la spatule a vite raison des deux-tiers de l'équipe, soit Jean et moi, et seul Francis, en bon plongeur professionnel qu'il est, parvient à résister au courant, à l'eau trouble et surtout au tangagetangage : oscillation d'une coque d'avant en arrière. impressionnant de l'immense coque. Non content de vider ses deux bouteilles, il remet cela l'après-midi tandis que les grains se succèdent, force 6 à 7, levant un peu plus de houle encore. « Un vrai temps européen », soupire Henry venu se réfugier à notre bord, où Mireille s'occupe d'Ivan en alternant jeux, dessins et lectures ; cela se passe si bien entre eux qu'au terme d'une nouvelle soirée à refaire le monde, Henry nous laisse son fils en partant chez lui.

Suit une journée supplémentaire de carénagecarénage : nettoyage de la coque sous la ligne de flottaison.. Le soir, Henry met les petits plats dans les grands avec sa dernière poule et les quelques bonnes choses qui lui restent. Durant ce repas à la mode de Malaisie, il ouvre ses cartons de photos et nous montre l'Afrique du sud, ses bateaux, Bernard Moitessier, Ann, sa femme, ses enfants, Pheb et son travail de forcené sur Lucifer.


Dans les cartons de photos d’Henry, Ann sa femme, Wanda son premier bateau, et lui-même devant un tas de ses trésors.

Au moment de se quitter pour la nuit, Henry nous tend deux gros sacs, un de riz et un de blé. Nous apprenons à cette occasion qu'il avait l'habitude d'aller balayer les soutes des cargos déchargeant ces denrées à Pointe-à-Pitre, ainsi que des lentilles, du sucre ou de la farine. Voilà comment, des mois durant, nous allons penser à lui en triant ce riz "fond de cale" agrémenté de cadavres de bestioles de différentes espèces et de morceaux de ciment, signature du quai de Jarry. Le blé, de son côté, est enrichi de fragments du quai Transat, toujours à Pointe-à-Pitre… Henry, c'est la générosité même : il vient de dépenser ses derniers billets pour faire le plein de gas-oil de Lucifer, mais il en faudrait plus pour le dissuader de distribuer ses provisions aux amis !

Au matin, en relevant le tramailtramail : filet à triple nappe., nous embarquons une bonne pêche, mais au prix d'un long ravaudage à venir tant les crabes se sont acharnés sur le bas du filet. Une fois préparés et salés les poissons que nous comptons donner à Henry, les deux équipages s'entassent dans le Zodiac pour investir l'îlet à Gosier. Un feu est allumé dare-dare pour faire mijoter une monstrueuse soupe de poissons, prévue pour la veillée, pendant que nous explorons l'insignifiant îlet de sable et de corail, couvert de cocotiers, dont l'unique occupant est le gardien du phare.


Préparation du feu sur l’îlet à Gosier en vue d’une soupe de poissons pantagruélique.

Quelques arpents généreux où il y a des "amandes", du "raisin" et des lambis à ramasser à foison. Au menu, poisson grillé, lait de coco, amandes et patates sous la cendre. Après ce repas mémorable, l'infatigable Henry nous donne un aperçu de ses talents en fabriquant un catamaran pour Ivan. Deux tiges de bambou, des baguettes, une voile en plastique, une dérive en fer-blanc. Rien que des débris trouvés ça et là. Et le petit voilier est parti tout droit, avec une stabilité de route parfaite. Il est vrai qu'on ne saurait en attendre moins de la part d'un des pionniers du conservateur d'allureconservateur d'allure : mécanisme qui fait qu'un voilier garde un certain angle par rapport au vent (l'homme de barre n'est alors plus nécessaire).

Le grand jour est fixé à l'aube du 25 janvier, au lendemain d'autres agapes et d'une ultime séance de carénagecarénage : nettoyage de la coque sous la ligne de flottaison. : Lucifer va déployer ses voiles pour la première fois, cap sur l'archipel des Saintes. L'appareillage se fera de conserve, à la voile pure, et Henry, qui bénéficiera du renfort de Francis embarqué à toutes fins utiles en tant que plongeur, annonce qu'il ne va même pas démarrer son diesel. And so it happened.


Lucifer a fière allure sous grand-voile, voiles d'étai, trinquette et clin-foc rouges.

Le temps est toujours mauvais, avec des grains vigoureux et une mer agitée, cadre romantique à souhait pour un Lucifer qui a fière allure avec sa grand-voilegrand-voile : voile principale sur un voilier à mât unique ou plus grande voile porté par le plus grand mât sur un voiliers à mâts multiples., ses deux voile d'étaisvoile d'étai : voile triangulaire ou aurique fixée dans l'axe du navire sur un étai, une drisse ou parfois une vergue., sa trinquettetrinquette : voile d'avant placée entre le foc et le mât. et son clin-focclin-foc : foc le plus à l'avant, amuré à l'extrémité du beaupré. rouges. Il file plus de 5 nœuds et pourrait porter davantage de toile sans problème, contrairement à nous qui gîtons bien sous yankeeyankee : voile d'avant de dimension intermédiaire entre le foc et le génois., trinquettetrinquette : voile d'avant placée entre le foc et le mât. et grand-voilegrand-voile : voile principale sur un voilier à mât unique ou plus grande voile porté par le plus grand mât sur un voiliers à mâts multiples.. La mer secoue les deux voiliers et nous nous régalons mutuellement de ce spectacle tandis que le vent forcit encore, au point que la trinquettetrinquette : voile d'avant placée entre le foc et le mât. de Lucifer se déchire, avant que son focfoc : voile d'avant triangulaire. ne cède lui aussi à l'entrée aux Saintes, au terme d'un excellent bord de prèsprès : allure où le voilier avance au plus près du vent..


Lucifer au mouillage aux Saintes.

Au repas et pendant toute la soirée, l'allégresse est de mise chez Henry, dont le bateau ne demande qu'à naviguer après tant d'années de travaux acharnés. À l'évidence, une page se tourne. Mais nous sommes loin d'imaginer qu'il allait en être de même pour Chercha-Païs...

En effet, parmi les voiliers du mouillage que nous connaissons, se trouvent Takaroa, Hydrophile et Lulu, dont les équipages nous rapportent qu'ils ont vu à La Barbade une coque vide en acier d'une dizaine de mètres, à vendre pour une bouchée de pain. Ni une ni deux, Francis et Jean décident de quitter leurs bords respectifs pour voguer de leurs propres voiles et ils nous pressent de partir pour Bridgetown ! Là-bas, ils remettront cette coque en état de rejoindre les Saintes et avec l'aide d'Henry, ils en feront un vrai voilier en six mois de travaux. Du coup, on verra pourquoi, nos plans changent totalement. Il nous faut quitter les Antilles et notre nouvel ami.

Un saut chez Henry, qui donne aux deux lascars un assortiment de bouts, une pompe de cale -en fait une ancienne pompe à asphalte transformée- et des conseils, puis nous faisons nos adieux. « Noël, si tu trouves une île pour moi, appelle-moi. Et si tu vois Bernard, parle-lui… » Un grand geste et il se détourne, la larme à l’œil.

Quand nos voiles seront hissées, nous aurons droit à trois longs coups de sirène…

(janvier 1975)