Le dernier voyage de Nahoon

À la Barbade, le voilier convoité par Francis et Jean existe bien, mais son prix est loin d'être dérisoire. Voila comment fut englouti le petit pécule que Francis avait ramené d'Afrique. C'était sa part de Chercha-Païs, lequel se retrouve dès lors sans ressources et en équipage réduit. Ce n'est pas un problème pour Mireille et moi, car Alain de Naïla, alias Super, vient de nous écrire de Guyane où « il y a tout le travail que l'on veut ». Il suffit d'aller passer un peu de temps là-bas en comptant, pour la traversée, sur la pêche et sur les sacs de riz et de blé donnés par Henry.

Une année et demie s'écoule jusqu'au moment où nous renouons le fil de l'histoire avec Henry. Entre-temps, nous avions mis à profit ses enseignements, notre voilier arborant par exemple de nouvelles bittes d'amarrage en inox, faites à partir de tubes récupérés sur la rampe de lancement de la fusée Europa et d'assiettes réformées d'un hôpital psychiatrique... En provenance de Cayenne, nous touchons une nouvelle fois Fort-de-France, au mouillage de la Savane, dont Lucifer, ancré au loin, constitue la toile de fond. Surprise, sur le ponton de la douane, nous trouvons Ivan occupé à pêcher. Un instant interloqué, comme nous l'avons été nous-mêmes par ses cheveux coupés courts, il se ressaisit vite et nous serre la main avec beaucoup de sérieux avant de nous confier au creux de l'oreille un de ses secrets de pêche, en nous montrant ses prises, dans un seau : « Ces poissons, ça mange de la merde... » C'est prouvé, puisque sur une planchette se trouve une crotte, dont il se sert pour garnir son hameçon… Henry arrive sur ces entrefaites et, les embrassades passées, nous allons sur Nahoon, car tel est le nouveau nom de son navire, emprunté à une rivière de l'Afrique du Sud de sa jeunesse.

Quel plaisir de fouler à nouveau le pont de ce bateau et d'y retrouver ce qui fait d'Henry un personnage à part. À l'exemple, contre la timonerie, de l'habituel monceau de bananes cochons (un légume négligé et quasi-gratuit) ou de cet aloès prospérant sur le roofroof : superstructure en avant du cockpit., dont le suc laiteux remplace avantageusement sparadrap et mercurochrome. Il y a quelques nouveautés aussi, comme un lit king size suspendu aux arceaux du taudtaud : toile tendue au-dessus du pont pour l'abriter de la pluie ou du soleil., qui laisse voir un miroir de même taille, au plafond, quand il est en position basse. Car en plus des Wakelam père et fils, il y a du monde à bord, et en premier lieu Babette, la nouvelle compagne du capitaine, ainsi qu'un jeune couple chez qui nous avions été reçus aux Saintes. "Réfugiés" en raison de la menace d'explosion du volcan de la Soufrière, ils font de l'artisanat à bord, tant qu'Henry veut bien les héberger. Il y a aussi Michel, connu à Las Palmas où il avait vendu Carita, son baltic trader, et grand ami de ceux du Trianghel, avec qui nous festoyions encore il y a peu en Guyane ; et enfin Riwall, un vieil adolescent en vacances ici, qui s'est glissé à bord du Nahoon pour se familiariser avec les bateaux et l'aventure, ce qui l'amènera d'ailleurs à embarquer un temps chez nous.

Tandis qu'Ivan fait à Mireille les honneurs de son imposante collection de coquillages, nous échangeons des nouvelles de tous et toutes. De bons moments, que Babette semble peu goûter : nous le comprendrons vite, après avoir réussi à obtenir qu'Henry décroche du rhum, elle ne souhaite pas cultiver l'environnement de son ancienne vie. Par la suite, les rencontres avec Nahoon sont ainsi restées ponctuelles et nous n'aurons plus l'occasion de savourer les longues veillées d'antan, dans l'ambiance particulière aux grands voiliers. Mais Ivan ne manquera jamais de retrouver Mireille pour la pêche ou les bonnes blagues et Henry continuera de s'échapper pour venir nous voir, toujours pétillant de bonnes idées et de dynamisme. Pour l'heure, il parle de planter un quatrième mât sur son bateau et de l'équiper pour le Pacifique, en concluant : « Est-ce qu'on va se voir là-bas ? »


Nahoon, ex Lucifer, à l'ouvert de la baie de Fort-de-France.

Henry se balade de temps en temps avec son monstre, mettant un point d'honneur à faire toutes ses manœuvres à la voile pure, bien qu'il lui faille quand même démarrer un moteur auxiliaire pour étarquerétarquer : raidir un cordage au maximum. ses voiles, qu'il borde au tire-forttire-fort : dispositif muni d'un câble et d'un levier permettant de hâler de lourdes charges. ! Il passe aussi beaucoup de temps en travaux, comme lorsqu'il va chercher le calme en fond de baie, du côté de port Cohé. Là, il remplit d'eau son poste avant pour que Nahoon pique du nez : il peut ainsi travailler tranquillement sur ses arbres d'hélices. Il s'active aussi, notamment, à transformer l'arrière des Bons enfants pour en agrandir l'espace, car la famille pousse chez nos amis suisses… Heureux homme qui n'est jamais si bien qu'au milieu de gerbes d'étincelles ! Jusqu'à notre départ pour le Venezuela, aux derniers jours de l'année 1976, nous apprécions de la sorte plusieurs soirées chez nous en compagnie d'Henry, l'homme qui invente et réalise en trente secondes une « fourchette à spaghetti », ou alors le papier hygiénique anti-hémorroïdes -j'en ai oublié la formule-, à moins que ce ne soit le récure-casserole auto-affûtant. Chaque trouvaille précédée d'une mimique style inspecteur Bourrel : « Merde ! ...Mais ce serait pas dégueulasse comme ça... ».

Une fois, venu sur Nahoon pour l'aider à envoyer une nouvelle voile, je le trouve particulièrement enjoué. En l'absence de Babette, il s'est acoquiné avec Yannick, une fille à sa mesure, navigatrice solitaire qui possède un joli bateau baptisé Jonathan. Une bretonne pur-sang qui a un fort tempérament, c'est peu de le dire ! Nous la connaissions de réputation, car le bruit s'est répandu que ça barde à son bord si un de ses clients de charter fait un pet de travers !

En tous cas, c'est bien en compagnie de Babette, qui a demandé un congé sans solde, que notre ami part définitivement de Martinique, du moins le croit-il. Comme lorsque nous l'avons rencontré en Guadeloupe, il bat pavillon (provisoire) de Saint-Vincent, vaincu par les tracasseries administratives nécessaires pour franciser son bateau. Deux jours plus tard, au passage devant Grande Anse, nous apercevons Nahoon au mouillage. Renseignements pris, la carènecarène : partie immergée de la coque d'un bateau. était sale, occasionnant trop de dérive : Babette et lui vont bientôt finir de gratter les coquillages en apnée et ils comptent repartir au couchant.

En décembre, nous touchons Bequia à Admiralty Bay, où le mouillage est fort animé autour d'un grand trois-mâts qui semble jouer les mères-poules. C'est Henry, bien sûr, et d'ailleurs le voila qui saute dans le "camembert" avec Babette, Ivan et Michel pour venir nous saluer. Des étaisétai : hauban qui maintient un mât sur l'avant. ont cédé et il s'est arrêté pour réparer. Pierrette et Roger, de Lihou, se joignent à l'équipe et comme tous ont amené boissons et victuailles, nous casse-croûtons sur le pont. Pendant cette escale -et un voyage de Babette en Martinique- nous verrons du coin de l’œil Henry retrouver Yannick de Jonathan. Décidément, le courant passe bien entre eux. Par la suite, radio-cocotiers nous apprendra que l'escale de Nahoon à Bequia s'est prolongée de quelques mois, la faute à une fuite au presse-étoupepresse-étoupe : dispositif d'étanchéité autour de l'arbre d'hélice. de l'arbre d'hélice. Pour intervenir, Henry a abattu son navire en carènecarène : partie immergée de la coque d'un bateau. grâce à des aussièreaussière : gros cordage pour l'amarrage ou le remorquage.s frappées en tête des mâts, ramenées à terre et raidies au tire-forttire-fort : dispositif muni d'un câble et d'un levier permettant de hâler de lourdes charges.. L'équipage a vécu ainsi pendant une dizaine de jours dans un bateau incliné à environ 40°, ce dont une expérience semblable, en Guyane, le temps d'une marée seulement, nous fait bien mesurer le charme…

Le journal de bord en témoigne, Chercha-Païs et Nahoon ont partagé les mêmes eaux une dernière fois, le 1er mai 1977. Au retour du Venezuela, au large d'Union, nous passons à contre-bord du fier voilier qui nous salue de trois généreux coups de sirène, comme à l'accoutumée. Dans quelques mois, Babette va accoucher de Valentine, à Port-of-Spain, sur l'île de Trinidad, et Mireille va mettre Cécile au monde à Fort-de-France, en Martinique… Deux filles qui feront leurs premiers pas et passeront leurs jeunes années à bord de ces bateaux amis dont les sillages vont alors grandement diverger.


Chercha-Païs et Nahoon à contre-bord au large d'Union.

Suite aux problèmes de santé de Cécile, nous retraversons vers la France tandis qu'Henry remonte doucement vers la Martinique. Nahoon y essuie deux cyclones sans mal, mais se révèle par trop rustique pour pratiquer le charter. C'est décidément un bateau excessif et Henry se résout à construire un voilier plus raisonnable. Il retrouve alors Paul (Johnson), un complice des navigations de sa jeunesse qui s'est illustré avec Venus. Cet architecte naval anglais, autre légende de la voile, lui propose des plans d'où sortira Operculum, un 42 pieds en plastique mis à l'eau en 1981 et terminé trois ans plus tard. Nahoon, resté dans la baie de Fort-de-France, est vendu à des békébéké : descendant des premiers colons des Antilles.s qui projettent d'en faire un restaurant.


Spectacle désolant de la coque de Nahoon en partie envahie d'eau

Cela ne se fit pas et, ensuite abandonnée, l'immense coque, en partie envahie d'eau, connut les squats et les rendez-vous interlopes. Déchéance qui prit fin quand elle fut coulée pour devenir un but de plongée : depuis octobre 1993, le Nahoon se visite ainsi par trente-cinq mètres de fond, au large de l'anse Dufour.


Nahoon par trente-cinq mètres de fond, au large de l'anse Dufour.

Il s'en est fallu de peu que nous puissions célébrer de nouvelles retrouvailles : en effet, remontant du Brésil, Chercha-Païs rallie la Martinique en 1984. Manque de chance, quelques semaines auparavant Henry et sa famille avaient appareillé à destination de la Nouvelle-Zélande.

Nous avons appris ensuite qu'Ivan a navigué un temps à bord de son propre voilier, dans le Pacifique Est. Pour finir, notre histoire avec Henry a eu un prolongement longtemps après, quand Mireille, toujours en bourlingue, en compagnie de Marc, l'a revu à plusieurs reprises, en Nouvelle-Zélande. Ce n'était pas sur un bateau, mais à terre, près de Wangarei. Dans une maison écologique bâtie de ses mains en pleine campagne, Henry reste fidèle à sa légende. Tout est fait de matériaux de récupération et l'inventivité est la règle : il y a par exemple cinq robinets au-dessus de l'évier, un pour l'eau filtrée, un pour l'eau froide non filtrée, un pour l'eau tiède, un pour l'eau chaude venant des radiateurs solaires du toit et un dernier, mal défini, alimenté en eau de pluie comme les autres. Bien sûr, l’électricité provient de panneaux solaires tandis que les lieux sont pourvus de toilettes sèches et que la fabrication de compost tourne à plein. En effet, Henry n'est pas peu fier des légumes qu'il cultive, bien qu'il soit maintenant très handicapé. Il marche avec des béquilles et se met à plat ventre pour jardiner, ses plantations étant pour la plupart installées dans de gros pneus de camion qui retiennent la bonne terre et qui sont donc surélevés : allongé sur le matelas d'herbe qui entoure ces pneus, il peut ainsi s'y appuyer pour soigner ses plants. Le reste de l'approvisionnement de la maisonnée se fait grâce aux œufs des poules qui caquettent alentours et aux fruits des arbres plantés à proximité. L'essentiel restant qu'Henry a organisé cette dernière tranche de vie en compagnie de sa nouvelle femme, Yannick -mais oui, celle de Jonathan !- et de leur fils Noah.


Henry et sa femme Yannick en Nouvelle-Zélande.

(février 1975-mai 2015)