Lettre à Cécile

Cécile, nous t'avons désirée très fort et très fort nous nous sommes aimés, Mireille et moi, pour que tu existes. Cela s'est passé dans un drôle d'endroit de Martinique, nommé Port-Cohé. Ce n'était pas un port, plutôt un vague canal, au milieu de marécages envahis de moustiques, qui desservait jadis une usine sucrière. Notre bateau, ce Chercha-Païs que tu connais bien, se reposait là de longues navigations en compagnie d'autres voiliers. Il y avait des amis sur ces bateaux, Eric, le Suisse, qui est ensuite parti chercher de l'or en Guyane, et Nathalie, sa copine belge, qui n'a pas quitté la Martinique, Paul, l'Alsacien du Maroc qui jurait interminablement et qui nous servait le thé à la menthe juste avant l'heure des moustiques. Et encore Raymond, notre ami anglais si maladroit et si amusant, que tu as connu en Normandie et revu en Angleterre.

C'est là, un soir d'automne, sur la grande couchette avant, que nous t'avons conçue, avec toute la tendresse et toute la foi en l'avenir qui nous unissait, Mireille et moi.

Nous avons repris la mer en compagnie d'autres amis, Roger, Pierrette et leur bateau Lihou et de conserve nous avons savouré ces îles que nous aimions, Bequia, Moustique, Mayero, Union, Carriacou, Ronde et Grenade, où nous avons passé le réveillon. Nous entrions dans l'année de ta naissance et le ventre de Mireille s'arrondissait. Quand nous sommes arrivés aux Testigos, cet archipel alors peu connu au large du Venezuela, ce fut la fête. Nelly et "Chon-chon", qui vivaient seuls à Testigo Grande avec leurs enfants, voulurent que tous voient cette merveille et ils nous ont emmenés sur les autres îles. Les femmes et les filles touchaient le ventre où tu grandissais, riant et s'exclamant sans arrêt. "Chon-chon" avait tué une chèvre, pêché des langoustes et un grand feu crépitait sur la plage : ce fut une belle fête, avec la musique des cuatros -la guitare du pays- et ces chansons en espagnol qui disent si bien les tropiques et les îles Sous le Ventvent (au) : du côté du vent, (sous le) vent : à l'opposé du vent..

Tu vois, Mireille portait la vie en elle, ta vie, et rien ne manquait à notre bonheur. Nous deux, des voiles sur la tête et un bon bateau sous les pieds, des amis, le soleil, l'alizé, les frégates au vol majestueux, la mer d'où nous sortions les meilleurs poissons et les plus beaux coquillages, des îles à découvrir, un nouveau continent à aborder. Par dessus tout, toi qui tenait déjà ta place dans notre tendresse, toi, encore ni fille, ni garçon, ni bébé, toi tout entière à venir.

(septembre 1977)
Lettre retrouvée en 2015