Un dénommé Klaus, arrivé sans crier gare

La question revient souvent dans la bouche de ceux qui ne sont pas allés en mer : « Vous n'avez jamais eu peur, pendant vos navigations ? ». En déroulant le fil des années vécues à bord de Chercha-Païs, je retrouve bien quelques moments d'angoisse, les uns brefs, par exemple à voir la falaise d'acier d'un porte-container surgir soudain de la brume, en Manche, ou d'autres, étirés sur de pénibles minutes, comme durant les simulacres d'attaques dont nous ont gratifiés trois orques, en pleine traversée de l'Atlantique. Mais je n'ai jamais craint pour la vie de l'équipage autant que lors d'une interminable nuit de novembre, à Saint-Barth.

Pourtant, comment rêver mouillage plus tranquille que celui de l'anse Public, devant l'entrée du port de Gustavia ?


Au loin, le mouillage tranquille de l'anse Public, devant l'entrée du port de Gustavia.

J'y étais parvenu au mois d'août, seul avec Cécile, venant de Martinique -où elle avait vu le jour sept ans auparavant- via la Dominique, les Saintes et la Guadeloupe. Confetti de territoire français qui n'était pas encore tout à fait annexé par les milliardaires et autres people, Saint-Barth paraissait idéal pour une escale prolongée. En effet, il me semblait qu'une scolarisation temporaire ne pourrait que bénéficier à Cécile ; d'autre part, l'île et ses abords se prêtaient bien aux vacances dont comptait profiter Marie-Jo, une amie accompagnant Michelle à son retour à bord, après qu'elle eût rendu visite à ses parents en métropole. Cette parenthèse s'est en outre révélée profitable pour la caisse du bord, puisque Michelle s'est retrouvée à arpenter l'île avec une nouvelle casquette de géomètre, tandis que de mon côté j’enchaînais les chantiers en tant que menuisier.

C'était un train-train reposant. J'emmenais Cécile à l'école en tirant des bords avec notre Optimist, désormais affublé d'une voile de jonque et d'esparespar : élément de gréement long et rigide (bôme, tangon, mât, etc.).s en bambou, et pour le retour au portant, si l'alizé n'était pas trop costaud, je lui confiais la barre. Il lui restait du temps pour sillonner le mouillage en compagnie d'Alain, l'aîné des enfants du voilier voisin, qui lui apprenait aussi à passer de la nage du chien à une vraie brasse.


Cécile et Alain avec notre Optimist gréé en jonque.

Le dimanche, nous avions le choix entre les promenades dans l'île en scooter de location ou, bientôt, avec le kubelwagen rose dont on nous confia la garde, mais le plus souvent nous levions l'ancre pour aller profiter du calme absolu de l'île voisine. Au programme, chasse sous-marine, séances de planche à voile ou d'Optimist et virées au milieu des "coussins de belle-mère", la principale végétation de cette île Fourche. Nous nous sentions propriétaires de cette terre déserte, jadis repaire des frères de la côte, car jamais aucun bateau n'est venu y côtoyer Chercha-Païs.


Ballades dominicales à Saint-Barth en scooter ou avec le kubelwagen :
Marie-Jo, Michelle et Cécile, le bras en écharpe.

Nos emplois, à Michelle et moi, étaient fort plaisants, ne serait-ce que par leur généreuse rétribution en dollars. Ses relevés topographiques lui faisaient découvrir des recoins insoupçonnés de Saint-Barth, une curieuse terre "blanche", car trop aride pour avoir pu être cultivée, donc n'ayant pas connu l'esclavage. Il y subsistait alors des descendants de divers émigrés poitevins, bretons et angevins parlant à la fois le créole martiniquais et une sorte de patois apparenté au québecois. Une population repliée sur elle-même et assez décadente, qui payait le prix de nombreux mariages consanguins. À plusieurs reprises, Michelle a ainsi pu échanger avec des anciens qui n'avaient jamais eu la curiosité de sortir de leur vallée de Grand Fond ou de Grande Saline pour aller voir ailleurs, alors que Saint-Barth ne mesure que vingt kilomètres carrés ! La progéniture de ces petits blancs laisse aussi à désirer, Cécile en sait quelque chose, elle qui a été victime d'une agression xénophobe lors d'une récréation : bilan, clavicule cassée et bras en écharpe pour plusieurs semaines, ce qui ne lui facilitait pas le slalom entre les cactus de l'île Fourche...


Chercha-Païs au mouillage de l'île Fourche, devant les "coussins de belle-mère", aussi appelés "tête-à-l'Anglais".

De mon côté, les embauches étaient variées et je ne perdais pas une occasion d'approfondir mes connaissances sur le travail du bois. De ces chantiers, je retiens la construction de la charpente en angélique d'un futur « grand magasin », une structure surdimensionnée et garnie de ferrures impressionnantes destinées à l'ancrer aux fondations en cas de menace de cyclone. Cela se passait tout près de l'aérodrome, un terrain célèbre dans le monde entier pour sa difficulté. Je faisais équipe avec Alain et, à ce propos, je ne peux passer sous silence un épisode qui a profondément ébranlé mon côté cartésien. Un matin, avant de partir tous deux au travail, nous prenions le café à bord du trimaran familial, quand sa mère nous a regardés d'un air bizarre : « Cette nuit, j'ai fait un drôle de rêve, regardez bien les avions qui vont atterrir... » Inutile de dire que du haut de notre ouvrage nous étions sur le qui-vive à chaque bruit de moteur. Et le crash annoncé s'est produit dans un grand froissement de tôles, au milieu de gerbes d'étincelles, heureusement sans faire de victimes !


L’aérodrome de Saint-Barth, dont l'approche acrobatique se fait à forte pente,
au ras des voitures.

J'ai aussi été associé à un belge assez futé : nous avions pour mission de confectionner les rampes d'escalier d'un resort constitué d'une kyrielle de bungalows perchés dans une combe et reliés aux parties communes, en bas, par un dédale d'escaliers. Nous avons passé les trois premiers jours à préparer les gabarits pour tous les angles auxquels nous allions être confrontés, au détriment de l'installation des rampes proprement dites. Devant notre inefficacité apparente, le patron, venu voir sur place, décida que nous ne serions plus payés à l'heure, mais au mètre de rampe posé. Mal lui en a pris car deux semaines plus tard, voyant l'avancée fulgurante du chantier, il nous disait : « Ça ne va pas, vous gagnez plus que moi ! » Malgré tout, Saint-Barth étant un eldorado pour ceux du bâtiment, il n'a pas remis en cause notre arrangement et nous a confié ensuite d'autres chantiers, ce qui s'est révélé appréciable eu égard aux événements dont il va être question.

En attendant la fin du trimestre de Cécile pour faire des projets, nous vivions au jour le jour cette existence sans souci, d'autant que la saison cyclonique touchait à sa fin. Il y avait à bord des fruits et des légumes pour un jour ou deux et nous ne tenions pas le compte des provisions ni des réserves d'eau. En revanche, le bateau était toujours prêt pour notre sortie hebdomadaire à l'île Fourche, et c'est ce qui nous a sauvés. C'était un jeudi, le souvenir m'en est resté car je devais terminer le lendemain une semaine de menuiserie consacrée à la pose de portes et de fenêtres. Nous avions à bord Sabine et Dave, un couple de connaissances de Marie-Jo, venu tout exprès de Toulouse pour me commander une coque en ferro-ciment. L'affaire était quasiment conclue et les échanges se sont éternisés, si bien que nous étions tous au plus profond de notre premier sommeil quand l'impensable est survenu.

D'un coup, sans le moindre signe précurseur, le vent s'est mis à hurler en forçant le bateau à tirer des bords sauvages sur sa chaîne. Sorti en catastrophe, je n'en crois pas mes yeux : le mouillage que nous avions toujours vu calme comme un lac est en train de se couvrir de déferlantes énormes venues de la mer des Caraïbes. Inimaginable ! Le bateau se dresse quasi à la verticale à chaque vague, l'eau balaye le pont et la chaîne d'ancre fait des bruits affreux en sautant du guindeauguindeau : treuil pour manœuvrer la chaîne d'ancre ou les amarres.. Tableau infernal. Nous avons pourtant écouté la météo comme tous les soirs et rien de spécial n'y était annoncé… L'instant n'est pas aux supputations et il me revient à l'esprit une conversation que j'ai eue avec un vieux de Gustavia, à propos du dernier cyclone à avoir frappé l'île : la mer avait alors envahi la petite ville en prenant à revers le port, où tous les bateaux avaient été coulés. Nos voisins de mouillage déguerpissent vers ce qu'ils croient être un abri, mais il n'y a aucun salut à chercher de côté-là. Notre seule chance est de parvenir à gagner le large. Cela paraît plus compromis à chaque minute, à voir le vent forcir encore, jusqu'à emporter l'annexeannexe : petite embarcation pour assurer la liaison entre un voilier et la terre. dans les airs après que son amarre se soit rompue comme une simple ficelle, tandis que la mer attaque la côte, tout près de nous, avec une violence inouïe.

Pas loin de la panique, je démarre le moteur en criant :« Tout le monde en bas, sauf Michelle et Marie-Jo. Préparez l'artimon et la trinquettetrinquette : voile d'avant placée entre le foc et le mât. ! » Tous trois cul nu, vu la soudaineté de notre réveil, nous patinons lamentablement sur un pont rendu impraticable par du gas-oil, provenant, nous l'apprendrons plus tard, de la vedette de Coluche qui a été la première à couler à Gustavia. Une fois les voiles déferlées tant bien que mal, les filles s'emploient pour m'aider à relever le mouillage, en remontant sur la chaîne au moteur, mais les embardées provoquées par le vent et les terribles à-coup dus aux déferlantes rendent la manœuvre impossible. Vite, préparer un orinorin : cordage avec une bouée, relié à l'ancre., envoyer l'artimon à deux risris : dispositif permettant de réduire la surface d'une voile., vérifier les écouteécoute : cordage servant à régler l'angle de la voile par rapport à l'axe longitudinal du voilier .s de la trinquettetrinquette : voile d'avant placée entre le foc et le mât., l'envoyer, puis laisser filer le mouillage par le bout, la mort dans l'âme. Nous sommes en perdition ou peu s'en faut. Sous la pleine lune, le spectacle est dantesque, la mer est blanche à perte de vue, les îlets du large, qu'il nous faut éviter, sont noyés dans les embruns et la côte elle-même est à peine discernable. Pour compliquer un peu plus la sortie de ce piège, les gendarmes se sont installés sur la falaise et nous aveuglent en balayant le plan d'eau avec leurs projecteurs.

Au moins, les voiles portent et au prèsprès : allure où le voilier avance au plus près du vent. serré, appuyés par le moteur poussé à fond, nous gagnons lentement contre les éléments. Les Gros Îlets font bientôt obstacle et il nous faut virer de bord. Je constate alors avec effroi que les déferlantes nous empêchent de franchir le lit du vent. À chaque tentative nous perdons du terrain et je dois me résoudre à virer vent arrière, c'est-à-dire à accepter de tout perdre de notre avancée, ou presque, en fonçant vers cette côte qui est l'image même d'un désastre à venir. Si quoi que ce soit casse ou se bloque pendant l'empannage, nous ne nous en tirerons pas... La manœuvre réussit et nous progressons à nouveau vers le large, mais tellement peu. Et il faut sans cesse virer vent arrière, dix fois, vingt fois, peut-être, dans une mer qui se creuse encore. Une heure plus tard, nous nous sommes un peu écartés de la côte, nous approchons de l'eau libre et l'issue fatale semble pouvoir être évitée. Ce répit est hélas de courte durée, car le moteur se met à cogner et à perdre insensiblement ses tours. À tourner à fond avec la gîtegîte, gîtard : inclinaison d'un navire sur son axe longitudinal. terrible que subit le bateau, il est en train de couler une bielle ! Nous perdons maintenant du terrain et le fracas des vagues sur les rochers est de plus en plus proche. Enfin, dans le jour qui se devine, à l'entrée de l'anse du Colombier où nous avons passé tant de journées indolentes, nous parons de justesse l'Âne rouge et l'île Petit Jean, les derniers dangers à l'extrémité nord-ouest de Saint-Barth. Le moteur, qui a tenu jusque là, stoppe alors dans un vacarme qui couvre le tumulte ambiant, mais je respire, sachant qu'en mettant en fuitefuite : allure où, lors d'une tempête, un bateau prend la mer et le vent par l'arrière. sous trinquettetrinquette : voile d'avant placée entre le foc et le mât. seule, nous allons passer entre l'île Bonhomme et l'île Pelé, avec beaucoup d'eau à courir ensuite vers l'Atlantique. Sauvés.

Le conservateur d'allureconservateur d'allure : mécanisme qui fait qu'un voilier garde un certain angle par rapport au vent (l'homme de barre n'est alors plus nécessaire). prend le relais et je descends rassurer tout le monde. Sabine et Dave, blancs comme des linges, sont muets, les filles s'essayent à préparer un café -peine perdue avec une mer pareille-, et Cécile se plaint d'être sans arrêt tombée de sa couchette, ce qui sera son unique souvenir du cyclone. Car c'est bien de cela qu'il s'agit : à la radio, nous apprenons, mieux vaut tard que jamais, que nous sommes en train d'essuyer le cyclone Klaus, un original né au fin fond de la mer des Caraïbes et qui fait route vers l'est-nord-est, au contraire de tous ses semblables.

En tous cas, le soulagement d'être à nouveau maîtres de la situation l'emporte largement sur les problèmes de moteur ou de cyclone ! D'ailleurs, ce dernier n'est pas un monstre, à en juger par le baromètre qui n'est pas descendu très bas, tandis que le vent n'a sans doute pas dépassé force 10. La mer est grosse, c'est le moins que l'on puisse dire et, en fuitefuite : allure où, lors d'une tempête, un bateau prend la mer et le vent par l'arrière., nous sommes ballottés en tous sens, ce qui achève d'anéantir nos invités. En attendant mieux, il n'y a qu'à faire le dos rond et l'équipage se cale comme il peut ; seul Piou-Piou, notre chat sénégalais, apprécie ce nouveau jeu et invente des sauts inédits. Notre journal de bord mentionne qu'en début d'après-midi le vent est un peu plus maniable, ce qui nous permet de mettre à la capecape (à la) : allure ralentie d'un voilier pour réduire ses mouvements dans le gros temps. vers le NNW. Le bateau est à nouveau appuyé, nous revivons. En fin de nuit, le vent tourne et nous adaptons la capecape (à la): allure ralentie d'un voilier pour réduire ses mouvements dans le gros temps. vers le SSW. Dans la journée, le pire semble passé, cependant, avant de pouvoir faire route, il faut remettre de l'ordre dans le gréement courantgréement courant : toutes les parties mobiles du gréement, espars et cordages., ce qui me vaut une longue séance en tête de mât. Je n'ai jamais apprécié l'exercice en pleine mer et je me fais violence ce jour-là, sachant bien quels coups j'allais prendre là-haut. Je ne sais pas comment j'ai résisté aux mouvements de folie qui agitaient le bateau, mais en hurlant pour me faire entendre de Michelle, qui m'assiste en pied du mât, je parviens à tout rendre clair.

Nous sommes en route vers Saint-Barth et tout va bien à bord, ce qui n'empêche pas Sabine et Dave d'être bourrelés d'angoisses : « Est-ce qu'il reste assez d'eau dans les réservoirs ? », « Qu'est-ce qu'on va manger ? », « Quand va-t-on arriver? ». Inutile de préciser que je n'ai plus jamais entendu parler de ces deux-là après qu'ils aient débarqués. Bref, trois jours pile après en être partis, nous mouillons devant l'anse Public. Tout est calme dans la nuit, hormis les gyrophares des pompiers qui illuminent Gustavia. Nous apprendrons qu'ils finissent d'éteindre l'incendie qu'ils ont eux-mêmes provoqué, la veille au soir, en tirant les feux d'artifices initialement prévus pour le jour du cyclone !

C'est une broutille car, au jour, nous découvrons l'ampleur du désastre. Le port de commerce a été détruit et ses containers sont échoués parmi les épaves des voiliers jetés à la côte ; la mer a emporté la moitié du cimetière ainsi que deux restaurants et, comme je le pressentais, tous les bateaux restés à Gustavia ont été coulés. À mon grand étonnement, trois voiliers ont réussi à tenir sur leur mouillage face à ce cyclone imprévu, ce Klaus dont la trajectoire inversée est unique dans les annales. Nos navigations des mois suivant nous ferons découvrir quantités de barques, de voiliers et de caboteurs brisés sur les côtes sous le ventvent (au) : du côté du vent, (sous le) vent : à l'opposé du vent. de la Guadeloupe et de la Dominique. Tout le monde s'est fait surprendre, nous l'avons échappé belle !




Un aperçu des dégâts de Klaus

Nous l'avons échappé belle !.

En ce qui nous concerne, il nous faut récupérer le mouillage. En plongée, je découvre des fonds totalement transformés, où apparaît, chance insigne, un mètre de bout correspondant à l'orinorin : cordage avec une bouée, relié à l'ancre. laissé au départ : la chaîne et l'ancre seront difficiles à extraire du sable, mais c'est un moindre mal vu la quantité d'épaves de voiliers qui nous entourent. Quant à l'Optimist à voile de jonque, nous n'en retrouverons pas la moindre trace, à croire qu'il a traversé l'île en vol. Pas de problème, encore menuisier et disposant tous les outils et du bois nécessaires, je consacre un week-end à construire une annexeannexe : petite embarcation pour assurer la liaison entre un voilier et la terre. sur-mesure qui répond exactement à nos besoins. Elle accompagnera un Chercha-Païs désormais pur voilier -la réparation du moteur s'avérant hors de prix- jusqu'à ce que je m'en sépare, trois ans plus tard.


La nouvelle annexe "faite maison" de Chercha-Paîs.

Je continue encore deux semaines dans les copeaux puis, avec l'intention de passer Noël aux Grenadines, nous quittons Saint-Barth sans attendre la fin du trimestre scolaire. Nous laissons la jet-set à ses problèmes de nantis : parmi les containers déménagés par le cyclone et ballottés en mer avant de s'échouer, il s'en trouve deux emplis de grands crus. Aucune bouteille ne s'y est brisée, mais toutes ont perdu leur étiquette…

(novembre 1984)