Flâneries aux îles du Vent

À l'instar de tous ceux qui prennent la mer dans les années soixante-dix, l'équipage de Chercha-Païs, porté par les romans d'aventure et les récits des pionniers de la voile, rêve d'îles et de cocotiers. Le tropique du Cancer franchi, l'archipel du Cap Vert n'est qu'un prélude, en dépit de ses langoustes et du bleu des mers du sud sur lequel nous nous balançons au mouillage. Une escale, plutôt qu'un univers nouveau. Au terme de la traversée de l'Atlantique, la Barbade, la première de nos Petites Antilles, n'est pas encore un aboutissement, peut-être en raison de son manque de relief, à moins que le caractère par trop britannique de l'île ne nous ait inconsciemment rebuté.

Nous appareillons de la Barbade à quatre, car une charmante Kristina a posé son sac de bateau-stoppeuse dans la cabine arrière. Une nuit de mer plus tard, nous parons l'îlet Cabrit, le point le plus méridional de la Martinique, avant de passer à toucher le rocher du Diamant, avec l'impression, cette fois, d'entrer dans le vif du sujet. Cela se fait par le biais de l'histoire : en effet, pendant les guerres napoléoniennes, les Anglais, hissant canons et munitions à son sommet, ont fait de ce piton le H.M.S. Diamond, frégate immobile qui allait résister dix-sept mois aux assauts franco-espagnols. De nos jours, d'ailleurs, les navires de guerre de sa Gracieuse Majesté saluent toujours du pavillon leur ex-vaisseau-amiral.


Le rocher du Diamant, vaisseau de sa Gracieuse Majesté.

Nous nous enfonçons dans la baie de Fort-de-France et notre ancre plonge bientôt devant la place de la Savane, entre la rivière-Monsieur et la rivière-Madame. Toujours l'histoire. Francis aurait volontiers prolongé la cohabitation avec sa Suédoise, mais l'oiseau de passage nous quitte ; nous reverrons plusieurs fois Kristina dans son nouveau rôle d'équipière rétribuée, sur le grand yacht d'un Américain handicapé dont l'équipage était exclusivement féminin. Nous voici donc à pied d’œuvre, dans ces îles du Vent de toutes les aventures. La formule est d'actualité, car quelques jours plus tard, en Guadeloupe, près du bourg de Vieux Habitants -en créole, les « vieux habitants » sont les écrevisses- nous apercevons au passage l'anse à la Barque, un repaire historique des contrebandiers, remis au goût du jour en ce mois de janvier 1975 : la radio vient de nous apprendre qu'au cours de son voyage inaugural, la vedette de la gendarmerie, bourrée de drogue jusqu'au plafond, y a été arraisonnée par la Douane ! À la suite de quoi trente gendarmes ont été mis à pied et leur commandant muté loin des douceurs tropicales, à Saint-Pierre-et-Miquelon...

Nous allons désormais parcourir ces îles de cayes en mornes, autrement dit de leurs fonds marins jusqu'aux sommets de leurs volcans, avec un enthousiasme d'explorateurs. La première occasion de ressortir les chaussures de marche vient avec l'ascension du point culminant de la Guadeloupe, la Soufrière (1 467 m), surnommée en créole « vié madam la » (la vieille dame). Un classique encore peu fréquenté à l'époque, qu'on aborde par le cirque majestueux où miroite le Grand Étang. À travers une végétation luxuriante, parfois animée par une troupe de cochons-planches (des cochons noirs, normaux de profil mais étonnamment minces vus de face), nous parvenons aux fameuses chutes du Carbet : un bras s'élance du haut d'une falaise jusqu'à une vasque d'eau verte et glaciale, tandis qu'un autre, fumant de ses 50°C, est tout en cascatelles discrètes dans la verdure. Il n'y a qu'à choisir la température de son choix dans les bassins étagés après leur confluence… Ce plaisir a disparu, a-t-on appris, depuis que les tremblements de terre accompagnant l'éruption de 1976 ont tari la chute chaude. Nous poursuivons vers le sommet, appelé la Découverte : chance insigne, il est dégagé des nuages, ce qui nous laisse admirer l’un des plus beaux panoramas des Antilles, avec en particulier la Dominique, les Saintes, Marie-Galante, Petite-Terre, la Désirade et Montserrat. Au retour, un itinéraire bordé de fumerolles nous mène aux sources du Galion.


Fumerolles sur les pentes de la Soufrière.

Les sources du Galion.

Chamboulée par les épisodes liés à Lucifer puis à Dolphus, notre découverte des Antilles s'est poursuivie non pas à deux, comme on pourrait le supposer, mais à quatre. En effet, en baie des Flamands, nous avons retrouvé Patrice, l'homme de Farandole, acoquiné avec Michel, un solitaire marseillais qui vient d'achever la traversée de l'Atlantique avec son Marie-Michèle. Ces loustics ont décidé de faire équipe pour une virée aux Grenadines et deux soirées passées en leur compagnie nous poussent à être du projet, qui est de toutes façons sur notre route guyanaise. Chercha-Païs perd la première régate vers la petite anse du Diamant, en Martinique, avant de remporter la seconde, qui nous conduit aux Deux Pitons de Sainte-Lucie : dans un calme, nous allons jusqu'à remettre le bateau dans le bon sens en le remorquant à l'aviron ! Décor grandiose pour notre premier mouillage caraïbe, le cul des bateaux amarrés aux cocotiers. Nous sommes ébahis, incrédules de vivre un tel rêve, que Michel prolonge, à la nuit tombée, avec un récital de guitare faisant alterner Haendel, Brassens et Bach. Revenus sur terre, le lendemain, nous récoltons des corossols, des avocats et des fruits à pain sur les conseils des deux Saint-Luciens qui habitent là, un « fabricant » de coprah et un « qui ne travaille pas » (il est pêcheur). Le créole de ces sympathiques indigènes est nettement plus compréhensible que celui entendu en Martinique ou en Guadeloupe et, comme en Dominique, ces gens regrettent que les hasards des guerres franco-anglaises ne les aient pas laissés dans le giron français, car ils se sentent totalement délaissés au sein du Commonwealth.


Marie-Michèle devant les Deux Pitons de Sainte Lucie.

En ce temps, Sainte-Lucie est encore un État qui ne s'occupe en rien des voiliers de passage, mais l'île voisine, Saint-Vincent, illustre au contraire le principe selon lequel plus un pays est petit, plus les formalités y sont contraignantes (chez nous, ce n'est pas mieux : à Fort-de-France, il faut déclarer chaque fois, entre autres, le nombre de cercueils que nous transportons et assurer que la mortalité de nos rats est normale...). Aussi, après un nouveau mouillage caraïbe dans l'eau cristalline de Cumberland bay -où nous devons affronter un douanier illettré pour être autorisés à gravir le chemin en lacets qui surplombe la mer-, le débarquement à la modeste capitale qu'est Kingstown est synonyme de tracasseries à n'en plus finir. Pour conclure, nous devons conduire à bord un policier en grand uniforme blanc, qui est pris de panique à l'idée d'embarquer dans notre petite annexeannexe : petite embarcation pour assurer la liaison entre un voilier et la terre. gonflable ; il s'y résout tout de même après avoir confié à Mireille son ceinturon, sa casquette et son porte-document. Comme, par ailleurs, des noirs venus en barque nous harcèlent à longueur de journée en quémandant deux ou trois biwis (dollars British West Indies), nous éviterons désormais Saint-Vincent, dont même les guides nautiques futurs déconseilleront la fréquentation.

À nous les Grenadines ! Ce nom désigne un semis de plusieurs centaines d'îles, d’îlots et de cayes dont la porte d'entrée, côté nord, est la délicieuse île de Bequia, que nous gagnons en deux heures, d'un saut de puce vers Admiralty bay, devant Port Elizabeth. Plutôt que par ces toponymes so british, Bequia nous restera en mémoire au travers du "Frangipani", le plus sympathique des bars antillais -où mon premier jus de maracudja, sous une treille chargée de ces fruits, m'a laissé un souvenir impérissable-, ainsi que par "Lulley's", une extraordinaire boutique d'accastillageaccastillage : ensemble des accessoires de pont. perdue dans les collines, découverte lors d'une promenade vers mount Pleasant  : on y trouve absolument tout, bon marché, et un panneau précise qu'on peut même réveiller Lulley en pleine nuit en cas d'urgence.

C'est en flottille que nous repartons de Bequia, car s'est joint à nous Askelle, un joli petit thonier à voile mené par Pierre, un ex-équipier de Tabarly, et Maud, encore mannequin il y a peu. Nous régatons de plus belle, enchaînant un louvoyagelouvoyage : action de remonter le vent en tirant des bords (en zigzag). viril entre Bequia et l'île Quatre, puis un passage à raser Petit Nevis, où les chasseurs de baleines du cru dépècent leurs prises, avant de faire route vers Moustique, en poussant un peu vers le nord pour contempler l'épave de l'Antilles, échoué là en janvier 1971. Comment un capitaine a-t-il pu oser engager un paquebot dans ce passage ? Mouillés à Grande baie, nous nous régalons d'une plongée éblouissante, entre coraux, poissons et tortues, suivie d'une soirée animée, à six sur Chercha-Païs. Au matin, une marche nous fait découvrir Moustique, une île privée organisée avec un secteur pour les résidences des milliardaires -fausses ruines, faux ranches et temples grecs incongrus-, un autre pour les logements de leur personnel et le reste laissé à l'état sauvage, avec des landes de cactus, de petits bois sentant fort le frangipanier et des plages dorées, comme celle que nous nous sommes offerts, le temps d'aller flécher quelques poissons et de les faire cuire sur un feu de bois flotté. Avant de choisir cette plage, nous en avions traversé une autre qui nous avait ouvert des horizons en matière de naufrage de paquebot: une des chaloupes de sauvetage de l'Antilles y était ensablée et nous avons eu la surprise de découvrir que devant chacun de ses sièges s'alignaient des pédaliers tous reliés à un arbre d'hélice. Pour rejoindre la terre, les naufragés n'ont pu compter que sur eux-mêmes !


L’épave du paquebot Antilles.

L'étape du lendemain est fixée à Savan, un groupe d’îlots, de rochers et de récifs bouillonnants, qui abritent un lagon à l'eau pure, une langue de sable avec quelques cocotiers et une pelouse où broutent des brebis et leurs agneaux. Savan porte trois maisons de pêcheurs et une demi-douzaine de barques parfaitement entretenues, mais une sécheresse persistante a fait que l'île est maintenant déserte. Le train-train s'installe, notre pêche de poissons-soldats, de demoiselles et de perroquets grésille sur les braises, la mer vient mourir à un mètre du foyer, les crabes de sable galopent devant de petits échassiers et les cocotiers bruissent vingt mètres derrière, tandis que virevoltent frégates et pailles-en-queue.

Nous passons la nuit en baie de Charleston, sur l'île de Cannouan, avec trois côtres-pays pour seul voisinage. Des locaux viennent faire du troc, si bien que pour le repas d'anniversaire de Michel, nous nous retrouvons avec deux langoustes, une cigale de mer et un ananas. C'est parti pour l'aïoli cher à notre ami de la Canebière ! Au soir, une marche à travers ce confetti de terre nous fait embrasser du regard l'ensemble formé par Mayero et les Tobago cayes, la merveilles des merveilles des Grenadines. Nous en approcherons le lendemain dans un vent fou, chaque équipage prenant bien ses alignements, en scrutant les brisants et la couleur de l'eau. Une fois au mouillage, tout le monde embarque à bord de Marie-Michèle, qui a l'avantage d'un tirant d'eau réduit et nous passons au ventvent (au) : du côté du vent, (sous le) vent : à l'opposé du vent. du récif du Fer-à-Cheval pour contourner Petit Tobac et laisser filer l'ancre sur Egg reef, que Patrice et moi souhaitons explorer en profondeur avec les bouteilles de plongée. C'est décevant et nous revenons mouiller dans le vert paradisiaque de Petit Tobac. Sur la plage, un pélican et une colonie de sternes nous cèdent la place et tout un peuple de crabes nous observe pendant que nous allumons le feu rituel ; côté large, les récifs de la Fin du Monde grondent sourdement et plus loin encore se dresse, solitaire, le rocher Sail, bien nommé.


À bord de Marie-Michèle pendant l'approche prudente d'Egg reef.

Grillade de poissons sur une plage de Petit Tobac.

Cette fois-ci, en apnée, la plongée est un bonheur, tellement la faune est variée : poissons-lunes à la nage incroyable, évoquant des mouettes qui voleraient sur la tranche, balistes qui avancent de travers pour nous surveiller, en faisant jouer nerveusement le cran d'arrêt de leur nageoire dorsale, extraordinaires chaetodons qui butinent le corail à la manière de papillons fabuleux, poissons-coffres tenant à la fois du char d'assaut et de l'hélicoptère, entre leur carapace rigide et leurs petites nageoires frénétiques, mérous qui foncent dans les dédales des coraux, poissons-trompette, rois de la nage oblique, poissons-hachettes, soles couleur de sable dont on n'aperçoit que l’œil noir sur le fond, murènes inquiétantes, tout un monde d'éclats violets, rouges, verts, vifs et minuscules, sans oublier des spécimen encore inconnus de nous, dont la livrée évoque les délires de l'op'art.

C'est pour chacun de nous un inoubliable baptême en eaux tropicales, qui se prolonge sous le ventvent (au) : du côté du vent, (sous le) vent : à l'opposé du vent. des Tobago Cayes, quand nous gagnons le calme de Salt Wistle bay, sur l'île de Mayero. Là se trouvent les plus beaux arbres de corail que nous ayons jamais vus, des grottes superbes, des tapisseries de gorgonesgorgones : animaux coralliens à l'aspect de plantes ramifiées en éventail. et tous les poissons de la création, petits craintifs, carnassiers en maraude, paisibles brouteurs, rampants, dansants, solitaires, grégaires, ceux du fond et ceux des vagues, les gros, les plats, les pointus. Que reste-t-il à inventer sous l'eau ?

Le lendemain, réduits à deux bateaux, nous serpentons entre une vingtaine d'îles et trois fois plus de récifs : la première de ces terres est l'île du Catholique, puis nous passons entre Union et Palm island (un autre paradis pour happy few créé par un ancien plaisancier au long cours, John Caldwell, dit "Johnny Coconuts", qui a planté des centaines de cocotiers sur une île autrefois marécageuse et infestée de moustiques), nous laissons en arrière Petit Saint-Vincent, puis l'île des dessins humoristiques, dix mètres de sable et trois cocotiers perdus en mer (je ne sais plus s'il s'agit de Punaise ou de Morpion island), Petite Martinique, Petit Tobago, nous parons à tribord la longue barrière de corail de Carriacou, puis nous virons entre la Frégate et la Saline, et nous passons enfin la Tante et le Diamant pour venir mouiller à l'île Ronde, à Corn Store bay (tiens, un nom anglais...). La pêche y est si bonne que nous devons saler une partie de nos poissons, tout en rêvant à quatre sur les cartes marines de la planète. Et c'est déjà le repas d'adieux : suprême de poulpe à la tomate préparé par Mireille, brandade de raie et de saint-pierre à l'aïoli, crêpes au rhum.


Palm island qui doit ces cocotiers à John Caldwell, dit "Johnny Coconuts".

Les années suivantes, nous profiterons de chaque occasion pour flâner dans l'univers enchanteur des Grenadines. Ce fut le cas à notre retour de Guyane, où le cheminement d'île en île a été essentiellement marqué par la rencontre avec Roger et Pierrette, de Lihou, à Mayero. Nos équipages prenaient un tel plaisir à se côtoyer qu'au moment de partir vers le Venezuela, nous avons décidé de reproduire ce qui avait si bien marché avec Marie-Michèle, à savoir une navigation au petit bonheur, à deux bateaux, dans cet archipel où il y a tant à découvrir. Pour commencer, nous prenons le temps de savourer Bequia, par l'entremise d'un personnage peu banal. Il s'agit de Klaus Alverman, qui a dessiné et construit sur l'île l'adorable Plumbelly, avec lequel il vient tout juste d'achever un tour du monde en solitaire.


Plumbelly, l’élégant petit côtre construit par Klaus Alverman.

Avant son départ, Klaus avait parsemé Bequia de constructions bien dans l'esprit de cette époque, tout en rondeurs et soigneusement intégrées à la nature environnante. Il est aussi à l'origine du bar "Frangipani", un endroit agréable au possible. C'est cependant la mer qui l'inspire le plus et nous avons su par la suite que Klaus est reparti avec son petit côtrecôtre : voilier à un seul mât et deux voiles d'avant., pour une seconde circumnavigation, bouclée en dix ans.


Mireille dans une des constructions tout en rondeur de Klaus Alverman

Roger et Pierrette ont autant de fourmis dans les jambes que nous et l'équipe arpente tous les sentiers de chèvres de Bequia, vers Hope bay où brisent les rouleaux de l'Atlantique, aussi bien que sur les points culminants laissant voir le mouillage et les Grenadines. Le sud de l'île est le domaine des chasseurs de baleines et chaque anse abrite leurs embarcations ; nous nous attardons à détailler leurs formes, car hormis les Saintes, Bequia est le seul endroit des Petites Antilles où s'est perpétuée la tradition des charpentiers de marine.


Embarcations de chasseurs de baleines au sud de Bequia.

On y voit aussi les cuves énormes qui servent à faire bouillir les quartiers de baleines et, ça et là, des vertèbres ou des côtes géantes. Près d'un hameau où les femmes chantent des psaumes -on est dimanche-, le tableau est complété par un cimetière, qui fait aussi potager, alignant des pierres tombales mises à profit pour faire sécher les voiles et les cordages des baleinières.


Mireille pose au milieu de vertèbres de baleines.

La vie est douce à Bequia, ce que confirment une escale au "Frangipani" et la sérénade du soir dont nous gratifient des gamins en barque, sans rien attendre en retour car ils savent bien différencier les yachts de charter et ceux des "tour-du-mondistes ".

De notre périple avec Lihou, je garde deux souvenirs forts. En balade à Carriacou, nous sommes d'autorité pris en stop par Bell, le seul blanc de l'île, un Canadien professeur de science et directeur d'un mini-collège écologique pour gosses de riches originaires d'Europe ou d'Amérique du nord. Il nous embarque dans son Boston WhalerBoston Whaler : canot hors-bord bien adapté à la pratique de la pêche et de la plongée. pour une sortie de chasse sous-marine sur une caye du large, épisode sportif entre brisants, courant puissant et barracudas géants, qui précède une après-midi de détente et une soirée chez lui, devant des langoustes grillées et une tarte aux prunelles. Bell nous raconte Carriacou, expliquant en particulier qu'en cette fin d'année tous les bateaux-pays sont tirés au sec à Tyrrel bay, pour la fête des patrons et des équipages qui font vivre l'île en entretenant une contrebande effrénée avec Saint-Barth et son port franc de Gustavia.


Chercha-Païs au mouillage à Carriacou.

Le réveillon avec Roger et Pierrette a pour cadre la côte méridionale de Grenade, extraordinairement découpée, où nous enchaînons les entrées entre les brisants, qu'il faut parfois repérer en montant dans les barres de flèchebarres de flèche : petits espars situés en hauteur sur le mât et et servant à le raidir.. Le plus souvent, c'est en eau calme, et tant mieux, comme dans l'étroit passage au nord de Hog island : l'eau y est trouble, je négocie mal le trajet en S qui convient et nous nous plantons dans du corail mou. Ce que voyant, un américain arrive à toute vitesse avec son annexeannexe : petite embarcation pour assurer la liaison entre un voilier et la terre. et nous passe une remorque. Bien gentil à lui, sauf qu'avec son voilier sur-motorisé il nous tire de travers et que nous nous retrouvons perchés sur le corail. Ceux de Lihou viennent nous narguer, suggérant un paragraphe dans les guides nautiques :« Chercha-Païs, agréable taverne du sud de Grenade »… Nous mettrons des heures à nous en sortir, avec des bouts à terre pour faire gîtegîte, gîtard : inclinaison d'un navire sur son axe longitudinal.r le bateau, des ancres portées au loin et une dure séance sous l'eau, pour creuser le corail devant la quille, à la pelle américaine.

À notre retour du Venezuela, avant l'accouchement de Mireille, les Grenadines nous réservent un épisode mémorable d'un tout autre genre. Cela se passe à Mayero, l'une de nos escales préférées, où nous attendons depuis deux jours que le vent baisse d'un ton. Je m'apprête à plonger pour le repas de midi quand nous voyons un moine arriver sur la plage, passer sa robe de bure par dessus la tête et la poser sur les buissons pour venir nous voir à la nage. Le défroqué monte à bord comme un jeune, en empoignant la sous-barbesous-barbe : hauban reprenant la tension de l'étai sous le bout-dehors.. En fait, il fait du bateau-stop ! Il souhaite aller voir ses supérieurs au couvent des bénédictins de Fort-de-France et il compte sur nous pour cela. Toujours ouverts aux rencontres, nous lui donnons rendez-vous pour le lendemain. Entre parenthèses, Patrice nous a déjà parlé de ce monastère : un jour, son complice Michel est parti à terre « pour trouver une copine » et il ne l'a vu revenir que trois jours plus tard, avec l'air d'être sur un petit nuage. Sa virée s'était très bien passée, mais pas de la manière prévue : Michel avait sympathisé avec un moine et l'avait suivi pour faire retraite…

Au début, cela se passe bien avec notre bénédictin. Le curé de Mayero, car telle est sa fonction, nous parle de sa petite communauté, cent trente personnes qui ne l'ont pas encore intégré, apparemment, alors qu'il est arrivé il y a sept ans. Il nous retrace l'histoire de Mayero, la seule île où les esclaves n'ont jamais été libérés officiellement, et évoque les menaces qui pèsent sur cette terre encore vierge de tourisme. Puis notre passager laisse libre cours à ses idées rétrogrades, sinon fascistes, « au nom de la charité chrétienne », si bien que je me fait un malin plaisir d'aller mouiller, le premier soir, à l'anse dénommée Petit Bordel. Cela tourne à la guéguerre : quand il dit sa messe quotidienne dans le carrécarré : pièce à vivre d'un voilier (pièce où se rassemblent les officiers dans un navire)., nous filons sur le pont et il en fait autant lorsque nous mettons les Pink Floyd à fond. Le bon moine nous fait bondir à propos des Indiens, ces sauvages irréductibles qu'il préfère voir morts plutôt que non convertis, et Mireille doit se retenir de lui voler dans les plumes quand il aborde à sa manière le sujet du planning familial.

Les années quatre-vingt ont vu Chercha-Païs sillonner à nouveau les Grenadines, en particulier après l'aventure du cyclone Klaus. Cécile a ainsi vécu une veille de Noël à Petit Nevis, le fief des chasseurs de baleines, quelques jours après qu'un passage aux Deux Pitons nous ait mis nez à trompe avec un jeune éléphant, arrivé là on ne sait comment. Nous étions bien loin de l'imagerie du bonhomme à la longue barbe blanche et au traîneau tiré par des rennes...


Cécile une veille de Noël à Petit Nevis fief des chasseurs de baleines.

Cécile aux Deux Pitons avec un jeune éléphant arrivé là on ne sait comment.

Notre collection d'îles s'est enrichie au nord des Petites Antilles, avec par exemple Antigua, Barbuda, Saint-Kitt's, et cette période en compagnie de Michelle a aussi conduit Cécile par monts et par vaux, surtout aux Saintes et à la Dominique. Le plus beau en la matière a été l'ascension de la montagne Pelée (1 397 m), en Martinique : au départ, nous projetions une simple promenade sur les pentes du volcan, à l'ombre des fougères arborescentes. Mais comme le sommet se dégageait au fur et à mesure de notre montée, c'est en tenue légère et en petites sandales que nous sommes allés jusqu'au sommet, d'où le regard plonge vertigineusement sur Saint-Pierre, la ville détruite par le volcan en 1902.


L'ascension de la montagne Pelée (1 397 m) avec Cécile, en Martinique.

Cécile comme un poisson dans l'eau avec ses copains d'escale.

(1975-1985)