Bouches du Dragon et fauves mystérieux

Aussi soudain que terrifiant, le rugissement nous cloue sur place, Mireille et moi. Il semble venir de la forêt toute proche et se prolonge en écho dans les falaises.
-Quelle sorte de fauve peut pousser un pareil cri ? nous demandons-nous intérieurement. Puis, de la végétation luxuriante qui borde la petite plage où, quelques secondes auparavant nous flânions dans la quiétude du soir, émerveillés par les chants des oiseaux, s'élèvent des dizaines d'autres hurlements terribles. Pas besoin de se concerter, nous filons à toutes jambes vers l'annexeannexe : petite embarcation pour assurer la liaison entre un voilier et la terre. ! En regagnant le bord, nous sommes vraiment perplexes : les cris qui se poursuivent sont d'une puissance extrême qui évoque des félins rageurs, ou alors des barrissements d'éléphants, mais la forêt est bien trop épaisse pour de tels animaux. C'est d'autant plus surprenant qu'au vu des restes qui l'agrémentent, paquets de biscuits ou cannettes de bières, cette plage est apparemment appréciée pour les pique-niques dominicaux. La bonne explication ne viendra que quelques mois plus tard, en remontant l'Oyapock, en Guyane.

Conclue par cette retraite sans gloire, la journée avait commencé avec la découverte des Bouches du Dragon. Après une nuit de cavalcade, l'alizé en plein travers et l'étrave pointée entre le Scorpion et la Croix du Sud, nous avions vu se silhouetter à tribord le Venezuela, et donc l'Amérique du sud. Notre premier continent depuis l'Europe, quittée au Portugal, au départ de Sesimbra. Les eaux limoneuses, mêlées à celles que l'Orénoque déverse au fond du golfe de Paria, avaient déjà un parfum d'Amazone. Quant au fort courant contraire qui, malgré la vigueur du vent, nous faisait longer au ralenti les côtes escarpées du passage vers l'île de Trinidad, c'était un avant-goût de ce qui nous attendait sur la route de la Guyane. Dans notre esprit, réminiscences de nos lectures d'adolescents, se rejouaient ainsi certaines des aventures qui avaient eu pour cadre l'enfer vert mythique. C'est peu de dire que les rugissements de cette soirée-là donnent vraiment du corps à la littérature.

Le passage de Monos, la plus étroite des Bouches du Dragon.

Une fois franchi le passage de Monos, la plus étroite des Bouches du Dragon, nous nous étions donc laissés tenter par une baie sablonneuse et déserte -nous ne savions pas encore que ses berges étaient infestées de monstres-, idéale pour passer la nuit avant de procéder aux formalités à Port-of-Spain, la capitale de "TT" (Trinidad et Tobago). Une escale rendue obligatoire, sachant que plus au sud les vents allaient également contrarier notre avancée : fi de nos velléités puristes, le louvoyagelouvoyage : action de remonter le vent en tirant des bords (en zigzag). dans le petit temps n'est pas le point fort de notre voilier et nous nous attendons à devoir nous appuyer au moteur des jours durant. Il nous fallait prévoir large en carburant et ce plein de gas-oil fut mémorable, comme on va le voir.

A peine sortis de la baie, où un nouveau concert de rugissements avait ponctué le petit matin, le ton est donné : le golfe de Paria est encombré de pétroliers, de plate-formes de forages et de restes de puits de pétrole, tandis que la côte de Trinidad n'est qu'une suite d'installations de stockage et de raffinage, entrecoupées de carrières de bauxite. Le pays n'a pas usurpé son surnom de "Trinidad et Texaco". Nous allons mouiller dans l'arrière-port de la capitale, après avoir reconnu au passage quelques caboteurs déjà croisés dans les Caraïbes. Nouveau hurlement, celui de la sirène de la vedette de la police, qui nous intime l'ordre de déplacer notre mouillage de dix mètres, prélude peu amène à des formalités d'entrée qui fleurent bon le racisme anti-blancs.

Ceci fait, je me mets en quête d'un endroit pour acheter du fuel. Tout le monde me répond "Trintoc !" en tendant le bras vers le centre-ville et j'aboutis finalement au pied du fier building de la Trinidad and Tobago Oil Company. À l'accueil, dont le luxe contraste avec ma mise assez peu raffinée, je réitère ma demande et le jeu de piste continue. On m'envoie de plus en plus haut dans l'immeuble, en me faisant patienter à l'occasion avec un thé et des biscuits, puis on m'ouvre la porte d'un somptueux bureau avec vue sur la baie. L'homme qui trône là s'informe au téléphone et me demande tout de go : « Combien de tonnes voulez-vous ? »
Aïe, je ne suis pas celui qu'il croit, on n'aurait jamais dû me conduire jusqu'à cet étage directorial. -Only two drums (deux barils).

Je m'attends à une explosion de colère, mais il s'esclaffe, pianote sur sa calculette -à l'époque, le fin du fin pour un manager- et repart de plus belle dans l'hilarité. Ce doit être de loin la vente la plus ridicule de sa carrière. Il me confie à un collaborateur du haut de l'organigramme, à en juger par les courbettes du petit personnel, et nous partons en ville dans une voiture avec chauffeur qui louvoie à travers l'effroyable circulation locale. Passage à la banque pour changer ce qu'il faut de dollars TT, arrivée sur le ponton Shell où les deux fûts sont apportés sans délai, palabres rapides avec la douane, l'affaire est rondement expédiée par ce monsieur qui a du poids. Grand merci à lui. Il nous reste à amener le bateau à ce ponton, en slalomant entre d'immenses ducs d'Albeduc d'Albe : pilotis ancrés au fond des bassins sur lesquels un navire peut s'amarrer ou s'appuyer. à la mesure des pétroliers géants, puis à charger et à arrimer les barils sur la plage arrière. Tout à ce ravitaillement, j'ai oublié de me renseigner sur la faune du coin et l'origine des hurlements de notre petite baie. Dommage.


Chercha-Pais avec cinq cents litres de carburant en pontée.

En tous cas, avec cinq cents litres de carburant au total, nous pourrons nous aider au moteur sans compter. Du moins, le pensions-nous. Car le moteur en question s'est mis à griller ses soupapes avec une belle constance. Après trois démontages de culasse et autant de rodages de ces maudites soupapes, le tout au prèsprès : allure où le voilier avance au plus près du vent., nous sommes passés à la voile pure (si bien que l'un des barils a enjolivé la silhouette du bateau pendant une bonne année encore). Douze jours de louvoyagelouvoyage : action de remonter le vent en tirant des bords (en zigzag). plus tard, dans de l'eau façon Mississippi, c'est-à-dire trop humide pour cultiver et trop boueuse pour bien naviguer, nous laissons enfin tomber l'ancre dans l'ancien bassin de Cayenne.


Douze jours de près entre Trinidad et Cayenne.

Plus d'un an s'écoule avant que l'affaire des hurlements ne revienne à la surface. Nous sommes alors bien organisés pour renflouer la caisse du bord, Mireille comme professeur, ce qu'elle n'a jamais été, et moi, fort d'une unique expérience, comme constructeur de voiliers. Jean-Paul, mon premier client, vite devenu un ami, est botaniste à l'Orstom et organise de temps à autre des expéditions lointaines en forêt. Évidemment, à la première occasion j'en suis, embarqué dans une grande pirogue menée par un Saramaca et un Boni, des noirs descendants d'esclaves échappés, qui vivent à l'africaine loin des villes et dont la spécialité est d'être les maîtres des fleuves : à la proue, le bossman, ou takariste, du nom de la longue perche qu'il utilise, dirige l'embarcation et guide son compère placé à l'arrière, aux commandes du moteur. Chargée de trois tonnes de matériel -avec notamment deux barils de carburant, comme Chercha-Païs au départ de Trinidad- et destinée à rallier les confins les plus reculés de l'Oyapock, la pirogue d'une dizaine de mètres de longueur emmène en outre Jean-Paul, deux aides-botanistes d'opérette, dont je fais partie, et un cuisinier indien.


Remontée de l’Oyapock en pirogue.

L'après-midi du deuxième jour de la remontée du fleuve, alors que nous avons accosté entre les racines tentaculaires d'un fromager le temps de trouver pourquoi le moteur s'est mis à ratatouiller, nous sursautons tous à l'instant où se déclenchent de furieux rugissements, juste au-dessus de nous. Les mêmes cris qu'à Trinidad, mais cette fois vraiment tout près. Avant que j'aie eu le temps de comprendre quoi que ce soit, le bosman attrape son fusil et fait feu. Boum, un grand singe roux tombe à ses pieds dans la pirogue et commence à se débattre frénétiquement, vite achevé à coups de sabre. Scène cruelle à jamais gravée dans ma mémoire.


Un singe hurleur, comme ceux dont les cris nous avaient terrifiés aux Bouches du Dragon !

Tel est donc le responsable de nos frayeurs du début de l'année, quand nous jouions aux découvreurs de l'Amérique : au début, les conquistadors étaient en effet persuadés que ce cri était celui du diable, lui seul pouvant glacer le sang de ses ennemis de cette façon. Ce singe hurleur, connu en Guyane sous le nom de baboune, est le mammifère terrestre à la voix la plus puissante qui soit, puisque son cri s'entend jusqu'à seize kilomètres à la ronde. Jean-Paul, dont les connaissances dépassent de beaucoup le champ de la botanique, poursuit notre instruction tandis que le cuisinier s'active à dépecer l'animal de son épaisse fourrure. « La grande barbe de ce singe dissimule divers organes destinés à amplifier le volume de ses cris, l'os hyoïde hypertrophié, dans le larynx, et les sacs laryngiens, protégés par la mandibule inférieure très élargie, qui font office de caisse de résonance. »

La fin de la leçon de choses, nous l'avons ce soir-là, dans nos assiettes de métal émaillé, sous la forme d'une fricassée, destin immuable de tout gibier en Guyane, du tatou au singe en passant par le caïman et l'anaconda. Et en travaux pratiques, quoi de mieux que d'avoir à désosser une petite main…

(mars 1975 et juin 1976)