Les Testigos


Ce que j'ai sous les yeux n'est pas une vraie carte marine. L'originale est restée à bord du grand yacht où je suis allé reporter les contours des terres et quelques sondes sur une feuille de papier calque. Ces traits de crayon n'en dessinent pas moins un archipel porteur de rêves et, pendant que Mireille coud le pavillon du Venezuela en pestant contre les sept étoiles qu'il comptait alors, je vois déjà Chercha-Païs à l'abri dans telle ou telle anse. En ces années 70, Los Testigos restent un secret assez bien gardé, soufflé à notre oreille par Pierre et Lucette des Bons Enfants.

En touchant Testigo Grande, à moins d'une journée de mer de Grenade, avec ses laveries, ses supermarkets, sa marina, ses autobus à carrosserie en bois qui nous prenaient en stop et ses escadrons de voiliers américains qui ne marchent qu’au moteur, on se rapproche du bout du monde. Constitué d'une dizaine d’îles et d'îlots rocailleux couverts de buissons, de forêts de cactus et de milliers de frégates, l'archipel nous offre un premier mouillage à la mesure de nos attentes, avec des eaux couleur de rêve, qui passent de l'outremer aux pastels les plus délicats.


Les eaux couleur de rêve de Testigo Grande.

Le temps de bien savourer, nous ne mettons pied à terre que le lendemain matin, sur la pointe rocheuse qui ferme le mouillage : la mer brise gentiment dessus et un gros iguane s’y chauffe au soleil. Sous l'eau, et c'est ce qui nous intéresse en priorité, les poissons sont de belle taille et leurs coloris dépassent tout ce que nous avons vu auparavant dans les Caraïbes. Pour le repas, je ramène un baliste, vieille connaissance perdue de vue depuis les Selvage, à notre départ d'Europe, et deux autres poissons encore inconnus de nos estomacs.


Un gros iguane qui se chauffe au soleil.

Au loin, quelques lanchas circulent entre les deux îles principales, mais personne ne fait attention à nous, semble-t-il. Nous prenons les devants, après avoir parcouru la longue plage de la côte au vent, en traversant l'île en direction du campement aperçu vers le sud avant de mouiller. L'emplacement est partagé par deux familles, rassemblant à peu près vingt personnes, qui vivent de la pêche. Cette prise de contact nous refroidit un peu. Non pas les gens, qui sont tout à fait accueillants, mais leur cadre de vie : c'est plus que négligé, avec des tas d'immondices de-ci de-là et des empilements de cannettes vides devant chaque fenêtre. En revanche, les habitations, pour ne pas dire les cases, sont propres et d’un dénuement qui serait poignant sans le frigo, la cuisinière, le groupe Honda et la télévision. Plus, cela va de soi, le portrait de Simon Bolivar. Ici l'on dort dans des hamacs, tout le monde mange avec ses doigts dans la même gamelle, mais on a pu voir en direct le premier homme marcher sur la lune !

Nous tentons ensuite de rejoindre une grande dune de sable accolée au relief principal, mais les cactus nous font vite renoncer et nous revenons avec les pieds comme des pelotes d’épingles. Partis le jour suivant pour une nouvelle tentative, avec de bonnes chaussures et des sabres, nous avons la surprise, en descendant vers le village, de voir que Lihou, de nos amis Roger et Pierrette, est au mouillage. Nous les retrouvons chez l’une des familles de l’île, celle de Conception, dit " Chon-chon ". Ils sont en train de parler des voiliers passés aux Testigos ; c'est la seule distraction du lieu et quand les enfants aperçoivent une voile, explique Chon-chon, ils dansent de joie. Il est vrai qu'ils n’oublient aucun de leurs visiteurs et nous avons vu leurs visages s’éclairer, par exemple, à l'évocation de "Pedro y Lulu" des Bons Enfants. J'essaye d'imaginer le regard que ces gens portent sur les navigateurs et il semble qu'ils aient un critère pour cela puisque la première chose qu'ils veulent savoir, c'est si nous avons une maison dans notre pays. En ce qui nous concerne, Nelly, la femme de Chon-chon, ne cache pas son émerveillement devant la grossesse de Mireille, et on nous rapportera, des années plus tard, qu'elle parlait encore de la "Clara" (la blondeur de Mireille est aussi un sujet d'étonnement) qui naviguait dans cet état.


Lihou, de nos amis Roger et Pierrette, mouillé devant les maisons de Testigo Grande.

À l'évidence, ceux de Lihou et de Chercha-Païs sont adoptés par Chon-chon et sa famille. Ainsi débute une parenthèse bénie, orchestrée par des hôtes généreux, très portés sur la fête et pas peu fiers de leur petit domaine. Ils piaffent de nous en faire partager tous les secrets et cela commence, ce jour-là, par un embarquement impromptu dans la lancha de Chon-chon, baptisée Brigida Leonarda, du nom de sa grand-mère. Pendant qu'il nous mène vers la côte au vent, pour une partie de chasse aux langoustes avec son fils José, âgé de treize ans, nous écoutons ce galéjeur à la belle gueule de gaucho nous raconter comment il a construit de ses mains, avec du bois d'épave, son engin de 9 mètres et de trois tonnes, dont la moitié ou presque pour un moteur de 20 chevaux paraissant être le premier prototype de Rudolph Diesel.


Chon-chon et sa femme Nelly sur leur lancha.

Jour après jour, les moments de connivence sont émaillés de petits chocs des cultures, parfois surprenants. Lors des visites à bord de Chon-chon, nous constatons par exemple que devant n'importe quelle carte il adopte le même comportement : le doigt fermement pointé au centre du document, il décrète « Los Testigos, estamos aqui ! » Il est vrai que les méthodes de navigation du cru ne s'encombrent ni de cartes ni de compas, comme me l'a expliqué Nelly par la suite : on observe l’étoile polaire ou les vols de frégates et on donne un coup de sonde de temps en temps… Une autre fois, on ne sait comment, la conversation dérive sur les voitures et il nous est impossible de faire admettre à Chon-chon et à son fils que les Peugeot et les Renault viennent de notre pays : indignés, ils répètent « Péourréottt » et « Rrénaoulttt » en criant presque et en écarquillant les yeux, ébahis par notre ignorance. Ces voitures sont vénézuéliennes, bien sûr… La France les a tout de même éblouis par l'entremise du trésor inestimable que détient Mireille, sous la forme de son "roule-clop", dispositif inconnu, car prohibé dans ce pays de fumeurs invétérés. À notre deuxième voyage, je ramènerai une petite provision de ces machines à rouler, distribuées ici en remerciement d'un bon accueil et là pour faciliter certaines tractations.

Jour après jour, également, la houle agite tant le bateau que nous changeons de mouillage, à la voile, c’est-à-dire que pour parcourir moins d'un demi mille jusqu'à l'anse suivante, nous travaillons une bonne heure à relever l'ancre, à envoyer la toile, à tirer des bords de quelques secondes, à mouiller et à tout ranger. Purisme mal récompensé car le nouvel emplacement se révèle aussi rouleur que le précédent et nous abandonnons alors le bateau pour reprendre l'exploration de l’île. Pour la première de ces virées, nous réussissons à franchir les cactus, non sans mal, afin de fouler l'immense plage qui part à l’assaut des versants du sud de l’île, engloutissant petit à petit la végétation. Décor surréaliste que cette étendue de sable constellée de gros coquillages régulièrement espacés. Notre retour est facilité par la découverte d’un excellent sentier de chèvres, animaux qui partagent le domaine des cactus avec les iguanes, et nous pouvons aller plonger autour du bateau avant la nuit. C’est toujours très beau, mais un fort courant nous épuise et nous rentrons bredouilles, heureux cependant d’avoir enfin une occasion de faire des patates au lard.

Le mouillage idéal, calme, sauvage, avec de douces brises venant d’un peu partout, nous accueille finalement au sud de Testigo Grande. Constatant aux jumelles que nos mâts sont immobiles, Roger et Pierrette nous y rejoignent, suivis bientôt de José, venu du village à l’aviron avec sa sœur Luisa et sa cousine Florida. José offre une poignée d'olives à Mireille et nous apprend à pêcher ces jolis coquillages. Il faut disperser de petits morceaux de poisson par deux à trois mètres de fond dans une baie sableuse, attendre quelques dizaines de minutes, et quand on voit apparaître des traces sur le sable, creuser à leur extrémité : ainsi capture-t-on les coquillages en route vers leur repas. Ces jeunes nous parlent de leur vie et nous comprenons qu'ils regrettent d'être à la fois proches et éloignés de la civilisation ; ce qui domine, toutefois, est qu'ils se sentent chez eux et libres, comme leurs parents, les seuls étrangers à la communauté de pêcheurs étant l’instituteur et le "radio-administrateur des frontières".


Vu du sommet de l'île, le mouillage idéal, calme, et sauvage du sud de Testigo Grande.

Rendez-vous est pris pour l’après-midi, au village, où Lihou part à la voile et nous, moitié en annexe et le reste en sautant sur les rochers. José nous attend pour nous guider jusqu'au minuscule phare -en panne- qui couronne le sommet de l’île. La montée est rude, dans les cactus et sous une chaleur torride, mais en haut, la vue est superbe. « Tiburon ! » crie José en pointant le doigt vers la baie où son père nous avait emmenés. En effet, une quinzaine de requins d'au moins deux mètres s’y ébattent ! Brrr… Nous voyons aussi Luisa partir vers la plage de notre premier mouillage en portant deux jerrycans : c’est, nous explique José, pour ramener l'eau douce que sa famille recueille dans des trous d’un mètre de profondeur creusés tout près de la mer. Il nous devine sceptiques et, de retour chez lui, nous offre un verre de cette eau, étonnamment peu salée, où tintent des glaçons, un luxe pour nous. Puis, empli de fierté, il ouvre un petit coffre à souvenirs : en tant que guide quasi exclusif des bateaux de passage, José possède en effet beaucoup de photos, parmi lesquelles nous reconnaissons avec plaisir certains voiliers amis.

Suivent quelques jours entre navigateurs seulement, car l'école a repris sur Iguana, au rythme de la pêche, que ce soit au fusil, au filet ou même au lancer. Autrement dit, friture, rougets barbets, " rouges ", barracudas et langoustes, accommodés à la mayonnaise, à la vinaigrette, en sauce blanche, en filets panés, en rôtis, à l'aïoli, à la sauce provençale ou au four palestinien… Sans compter la chasse aux coquillages et aux superbes oursins plats surnommés "dollars des sables" ; à pratiquer avec prudence car les fonds sont parfois tapissés de poissons-torpilles bien camouflés.


Squelette d'oursin plat surnommé "dollars des sables".

Plaisirs balnéaires entrecoupés d'incursions à terre, en particulier vers la pointe sud de Testigo Grande, où Lihou et Chercha-Païs mouillent de conserve en se mettant à couple, à la mode des Glénans chers à Roger et Pierrette (je le précise au passage, nous devons à ce couple de moniteurs d'avoir appris, en Martinique, les subtilités du réglage des voiles). Il y a là une presqu’île transformée en île, qui nous abrite dans une crique juste assez spacieuse ; la mer est partout autour, écumante ou sage, bleue ou verte. Sur la plage, se trouvent trois tombes, avec des restes de croix en bois tourné, dont personne ici ne connaît l’origine, mais elles sont cependant régulièrement fleuries de gorgones. Le paysage est assez bas, contrasté, avec des rochers, des landes à cactus, des plages de sable et d’autres de galets, décor animé par des iguanes peu farouches, avec une colonie de pélicans, des frégates et des fous de Bassan, ainsi que de charmants petits serins.


Une des trois tombes d'anonymes, régulièrement fleuries de gorgones.

Un soir, Chon-chon passe nous prendre avec sa lancha, pour nous convier à manger la chèvre qu’il vient de tuer en notre honneur. En fait, c’est José qui l’a tirée avec une cartouche préparée maison, avant de la vider avec l'aide de son jeune frère Feliz, dix ans… De notre côté, nous amenons des fruits, fort appréciés de tous, et Lihou du riz, ce qui a l’air de changer agréablement la tribu, habituée au régime poisson grillé-galettes de maïs. Encore une fois, José donne de superbes coquillages à Mireille, avant de nous confier au petit canot à moteur de l’autre famille pour nous ramener à notre bord.


La lancha de notre ami Chon-Chon.

En contrepartie, le lendemain matin, nous devons embarquer Nelly pour la conduire à Iguana, sous prétexte qu’elle y voie un de ses neveux. Venus mouiller devant le village avec à bord Roger et Pierrette, nous voyons bien arriver Nelly, mais aussi ses sept enfants, sans compter Florida. Treize à bord pour naviguer, plus le chat, c'est une première ! Heureusement, le périple entre les deux îles ne fait qu’un mille et il souffle une brise de demoiselle. Iguana, capitale des Testigos, ce sont quatorze baraques de tôle dont la plus grande fait école-bâtiment administratif, deux mâts, un pour le drapeau vénézuélien, l'autre pour la radio, des barques tirées au sec, des étals pour faire sécher le poisson, des filets étendus, un cochon, un âne, de la volaille, des chiens et des chèvres. Ce spectacle va bientôt devenir franchement cocasse car on vient de débarquer sur l’île des éléments préfabriqués en polyester, de forme ultramoderne, qui abriteront la nouvelle école.

Au cours de ce périple, Mireille a l’impression de retomber à pieds joints dans l’action sanitaire et sociale, secteur "Protection maternelle et infantile" ! En effet, sous la conduite de Nelly, la troupe fait la tournée des familles, le village n’étant d’ailleurs qu’une seule grande famille, admirant les portées de gamins, sept ici, neuf là, douze et même, le record, dix-sept… Nelly voudrait bien qu’on puisse donner à ces femmes des provisions de pastillas, c'est-à-dire de pilules ; à défaut, notre pharmacie sert enfin à quelque chose pour soulager les bobos de ces gens débordant de gentillesse. Le retour se fait au louvoyage, dans du tout petit temps et avec un fort courant traversier : à chaque virement de bord, Nelly nous désigne fermement sa maison, là-bas, sur Testigo Grande, sans comprendre pourquoi nous perdons notre temps à tous ces zigzags. Toujours le choc des cultures…

La nuit tombe sur la même assemblée, autour d’un feu sur la plage où rôtit la seconde moitié de la cabrita. Chon-chon et José grattent leur cuatro, Nelly chante de sa voix rauque, des pêcheurs de passage, assis sur leur barque tirée sur le sable, se joignent au festin et nous nous sentons privilégiés comme rarement. Entre deux airs populaires, Nelly nous en apprend plus sur son île, comment elle a été occupé jadis par des Indiens ou comment des gens du continent sont venus il y a quelques années dynamiter des rochers dans l’espoir d’y découvrir le trésor du pirate Barbazul, enterré, dit la légende, à côté de ses coffres de doublons, à 600 milles à l’est de Panama…

Un autre jour, Mireille et moi entreprenons de faire le tour de la petite île qui ferme le mouillage et, côté au vent, nous avons la surprise de découvrir une colonie de fous de Bassan à l’époque de la ponte. Un peu partout, à même le sol dans des nids à peine ébauchés, les femelles couvent, et pour protéger leurs œufs, se laissent approcher à portée de main.


Des fous de Bassan peu farouches...

...nichent sur la petite île d'Iguana.

Le retour est pénible, au travers d'une forêt de cactus faite de vrai arbres de six ou sept mètres de haut et de petits, plus traîtres, flanqués d'orties, de celles des pays tropicaux dont les irritations durent parfois deux semaines… La chasse sous-marine quotidienne est rendue pénible elle aussi par une invasion de méduses tandis qu'une houle très fatigante entre maintenant dans notre petite crique. À la fin du repas la cafetière se renverse. Il faut savoir interpréter les signes : il est temps de reprendre le voyage, comme Lihou l'a déjà fait.

Notre dernière soirée aux Testigos se déroule devant le village, tandis que la mer brasille au couchant. Les adieux sont émouvants malgré les plaisanteries de Chon-chon et l’exubérance de façade de Nelly. La famille au complet nous accompagne à l’annexe, multipliant embrassades et gestes de la main.


Dernière soirée aux Testigos.

À trois heures et demi du matin, l'appareillage a un petit côté héroïque. Certains départs sont déchirants, mais toutes les étoiles sont au rendez-vous, la Croix du Sud, la Polaire, le Scorpion, et ce ciel nous appelle plus loin.

(janvier 1977)