Le café d’Eddy

Quand je songe à ce moment, bien que des dizaines d’années m’en séparent, j’éprouve toujours une furieuse envie de rentrer sous terre. Je revois parfaitement le cadre, un semblant de chantier naval perdu sur une côte rocheuse et aride du Venezuela, dans les parages de Cumana. Habituellement, les lieux avaient pour seul occupant Carlos, un vieux gardien logé dans une vedette éventrée mise au sec ; à l’occasion, quelques ouvriers venaient de la ville pour effectuer une réparation, comme un changement d’hélice ou un rafistolage de balise lumineuse.

Nous avions amarré notre voilier au quai de ce chantier dénommé OTICA, le temps que nous parviennent des pièces commandées au siège de la société, à Cumana. L’attente se prolongeait, mais nous n’étions pas vraiment impatients de quitter cet endroit tranquille, d’autant qu’une demi-heure de chasse sous-marine avant chaque repas y assurait une bonne ration de jolis poissons rouges aux grands yeux, dont la saveur valait bien celle du crabe. Ce petit univers avait pour horizon proche un archipel vers lequel nous partions de temps en temps, histoire de mouiller pour la journée devant une terre du large, Chimana Grande, Chimana Segunda, Mochima, Mono, ou encore El Faro, où nous aimions marcher entre les cactus, au milieu de cohortes d’iguanes se chauffant au soleil. En dehors de ces échappées, les journées s’écoulaient dans une certaine indolence, faites de lecture, des menus travaux de peinture que favorisait cet intermède d’immobilité et de plongées avec pour escorte l’énorme mérou qui semblait régner sur ces fonds ; à la tombée du jour, il était de mise de partager une goutte de rhum avec Carlos, qui se donnait des airs sous le fly-deckfly-deck : timonerie surélevée. de son yacht à jamais terrien.

Un beau matin, nous eûmes la surprise de découvrir le long du quai un autre voilier, dont l’arrivée nocturne avait été discrète au point de ne pas troubler notre sommeil. Un élégant côtrecôtre : voilier à un seul mât et deux voiles d'avant. italien aux lignes tendues, coiffé d’un roof fuselé qui suffisait à distinguer ce bateau entre tous : plus tard, cette silhouette entraperçue dans les jumelles allait plusieurs fois nous faire bondir le cœur de joie. Pour l’heure, le bord paraissait désert et tout ce que nous savions de ce bateau était inscrit sur son étroit tableau arrière : ce Neola était immatriculé à Gênes.

C’était un mardi, la voiture du chantier venait prendre Carlos pour qu’il aille chercher des victuailles en ville, ce dont nous profitions aussi pour faire provision de fruits et de légumes. Resté seul, j’étais plongé dans un carton de livres échangés avec ceux de Lihou, aux Testigos, quand une ombre me fit me relever du cockpit. Sans doute arrivé avec la voiture, notre voisin italien finissait le tour de l’endroit. « Alors, Otica ? Grrande, belle ?… Moi, c’est Eddy. » Les cheveux grisonnants, une belle allure, avec à la fois un profil de César et un charme à la Mastroianni, Eddy respirait l’énergie et la joie de vivre. Bonne surprise. Je l’invitais aussitôt à venir prendre un café, et comme le soleil commençait à taper, nous descendîmes dans le carré. Question café, nous avions tout pratiqué, de la méthode turque jusqu’à la cafetière italienne dénichée à Puerto la Cruz et qui n'était pas encore trop oxydée. Laissant au fond le peu de café qui y restait, je lançais une autre tournée avec la procédure habituelle du réchaud à pétrole Primus, préchauffage à l'alcool, puis démarrage prudent. Tout le contraire d'un expresso...


Eddy, un profil de César et un charme à la Mastroianni.

Eddy commença par demander ce que signifiait le nom de notre bateau, Chercha-Païs, et je lui retournais la question. Neola, m’expliqua-t-il, était un terme poétique pour désigner les nuages. Déjà, je goûtais au plus haut point son parler, extraordinaire sabir mêlant toutes les langues latines, avec des zestes d’anglais et d’allemand. Nous passâmes à l’architecture navale, puis à la construction de nos bateaux, et bien vite je me laissais emporter par les talents de conteur d’Eddy, dont l’existence était en outre d’une richesse peu banale, comme nous allions le réaliser par la suite. Il avait notamment occupé de hautes fonctions chez un fabricant de matériel électrique en Allemagne, dirigé une usine de glaces alimentaires aux Canaries, un zoo en Espagne, fondé une station de radio ici, au Venezuela, avant d’être directeur du chantier …OTICA, au temps de sa splendeur, vingt-cinq ans auparavant. Je n’en étais encore qu’à l’usine d’Italie du Nord où il avait construit son bateau, et à l’épisode de l’orchite carabinée qui l’avait obligé à surveiller le travail des soudeurs grâce à un miroir tenu à bout de bras à travers un hublot, tandis qu’il s’efforçait de ne surtout pas bouger de son lit de douleur, pour laisser bien en place le suspensoir où reposaient ses testicules en fusion ! Ce n’était que la première des cent anecdotes qui allaient nous faire rire aux larmes à chacune de nos retrouvailles. Je me console d’ailleurs de ce qui s’est passé ensuite en me disant que je suis peut-être à l’origine d’un épisode qu’il a mis à son répertoire, dûment enjolivé.

A propos de la construction de Neola, j’avais compris qu’il avait installé son chantier naval personnel dans sa propre entreprise et je demandais :
-Une usine de quoi ?
-De machines à café. 

Ah… Je me maudis de ne pas avoir rincé la cafetière tandis qu’Eddy m’expliquait pourquoi, selon lui, les Italiens étaient imbattables en matière de café : n’ayant pratiquement pas eu de colonies, ils ont eu la liberté d’essayer tous les mélanges imaginables pour parvenir à la quintessence du goût. J’accusais un peu plus le coup tout en m’efforçant d’analyser le breuvage que je lui avais servi. Ce n’était certainement pas un bon café. Malgré tout, Eddy faisait bonne figure en buvant le sien. Jusqu’au moment où, après un coup d’œil furtif à sa tasse, il la reposa doucement sur la table du carré. Eddy resta au moins une heure encore, me régalant d’histoires plus inattendues et plus savoureuses les unes que les autres.

Malgré son apparence de parfait yachtman, Eddy ne fréquentait que des vagabonds des mers, évitant toutefois les soiffards et les allumés. Les années suivantes, nous l'avons ainsi retrouvé, en compagnie de sa femme Luciana, dans d'autres mouillages ignorés des guides nautiques. Chaque fois le plaisir se renouvelait. Mais immanquablement, j’éprouvais un grand malaise au moment de lui verser un café. Ensuite, je le surveillais en douce, m'attendant à ce qu'il jette un regard suspicieux vers le fond de sa tasse. Jamais il ne le fit. Quelle classe, cet Eddy ! Jamais non plus ce délicieux compagnon n’a évoqué les circonstances durant lesquelles nous avions fait connaissance.

Pourtant, cela l’avait forcément marqué. Après son départ, en reprenant sa tasse, je constatais avec effroi qu’y surnageait le cadavre d’une blatte de belle taille…

(mars 1977)