La couronne de la Vierge


1 - Le cimetière des ferry-boats

L’alizé, par extraordinaire, ne s’acharnait pas à balayer les quais et la plage. Seuls, au pied des grillages et des cactus, des empilements de boîtes de bière vides et de papiers gras témoignaient de l’habituelle vigueur du vent et de la constance de sa direction. Le petit port était comme paralysé sous l’aplomb parfait du soleil d’avril. A vrai dire, rien n’indiquait une quelconque présence vivante dans cette bourgade du bout de l’île : ni homme, ni chien, ni pélican pour troubler l’immobilité des lieux, pas même un charognard au cou déplumé. Au milieu de ce tableau figé, j’étais presque gêné d’avancer avec mon you-youyou-you : petite annexe. en direction du cimetière des navires. Ce jour-là, le coin devait être le pire endroit pour s’activer, une sorte de four démesuré où des murailles de tôles rouillées se renvoyaient à l’infini leur rayonnement brûlant.

Reposant de guingois sur un haut-fond de sable, un peu à l’écart, El Margariteño, l’épave du vieux Bernardo, semblait tremper dans du métal en fusion. Le bonhomme dormait sans doute dans le poste d’équipage, une minuscule cabane cachée derrière la timonerie, où il avait élu domicile sur un plancher en bois de palettes destiné à compenser la gîte du navire. Tandis que je ramais vers son domaine, accablé par cette fournaise, je m’en voulais d’interrompre sa sieste, mais j’avais besoin pour mes travaux d’une longueur de cornière d’acier que je savais trouver à son bord.


Chercha-Païs et Anida à couple au milieu du cimetière des ferries.

Bernardo avait bien raison de ne travailler que la nuit. Aux étages inférieurs, le long d’une coursive ou plus profond dans les entrailles du navire, il récupérait ici une série de planches, ailleurs quelques profilés, et à l’occasion, une pièce rare tirée d’un compartiment inondé. Ainsi m’avait-il fièrement montré un jour le percolateur étincelant de chromes qu’il venait d’extraire de la salle des machines, mais en temps normal Bernardo évacuait dare-dare ses trouvailles vers quelque nouveau et mystérieux destin. Ces derniers temps, il avait besogné dur et l’épave était devenue un squelette de fer : seule la coque rappelait le navire qui, autrefois, avait relié le continent à Margarita.

Curieux destin que celui de cette terre du large, sans doute la plus navrante des nombreuses îles prétendant au titre de perle des Caraïbes, qui fut une éphémère destination balnéaire avant d’être totalement délaissée. L’île avait été relancée d’une certaine façon en gagnant le statut de zone franche, si bien qu’on y venait pour deux ou trois heures, depuis le continent, le temps de faire la queue pour se ravitailler en alcools, tabacs et autres remèdes. Porlamar, la principale ville de Margarita, connaissait de la sorte un trafic intense, à grands renforts d’hovercraftshovercraft : navire rapide à coussin d'air. et d’hydrofoilshydrofoil : navire rapide à plan porteurs., voladoras futuristes qui avaient détrôné les ferries classiques. Dans le port oublié de Punta de Piedras, les épaves de ces derniers voisinaient donc maintenant avec des péniches de débarquement échouées là on ne sait trop comment, des crevettiers aux bordébordé : coque d'un bateau (pour une pirogue, « planche » rehaussant le franc-bord).s disjoints et des caboteurs d’un autre âge. Cependant des ferries à l'ancienne, donc bon marché, touchaient encore Punta de Piedras. À chacune de leurs arrivées, ou avant leur départ, le village, noir de monde près des quais, sortait ainsi de sa torpeur pour quelques minutes.


Une des voladoras futuristes qui assuraient la liaison avec le continent.

Ayant rejoint El Margariteño, je trouvais effectivement Bernardo assoupi dans sa cahute. Comme je l’interrogeais, après les salutations d’usage, sur cette fièvre démolisseuse qui ne lui ressemblait pas, le vieux m’expliqua que son gagne-pain était en péril. Ce placide pilleur d’épave avait vu un jour s’arrêter sur le quai d’en face une voiture qu’il ne connaissait pas et ses occupants avaient discuté en montrant son ferry ruiné, avant d’aller s’attabler chez l’un des deux gargotiers installés dans ce pays aux allures de poste-frontière de quelque confins oubliés de tous. Tirant sur son mégot éteint avec de la malice dans le regard, il me raconta les avoir imaginés aux prises avec leur plat de pernil de cochino con papa ou de carite frito. Porc ou poisson, le menu immuable de ces cantines offrait d’autant moins le choix que les cochons du cru étaient nourris avec les prises avariées que jetaient les pêcheurs et qu’ils en gardaient un goût prononcé… De quoi ces deux hommes pouvaient-ils parler à propos de son épave ? C’était la plus vieille du lot, mais c’était aussi la seule que l’on pouvait espérer dégager en la remettant à flot. Bernardo pensait avoir plus ou moins deviné le dessein des visiteurs. Sentant la menace, il s’était échiné, nuit après nuit, à tirer le maximum du ferry-boat déchu et c’est pourquoi l’on avait pu voir la petite lueur de sa lampe-tempête danser entre les poutrelles à un rythme inhabituel.

Il n’y avait d’ailleurs plus grand-chose dans ses réserves et c’est tout juste s’il put me fournir la ferraille convoitée. Bernardo se félicita d’avoir sorti deux nuits auparavant les belles longueurs de tuyaux qui couraient sous le pont principal et m’annonça, de cette façon qu’il avait de couper court à toute question trop précise, qu’on ne le verrait plus par ici. Je compris qu’il ne laissait aucun regret sur son épave, mais pour ma part je fus chagriné à l’idée de perdre mon seul compagnon "navigateur" en ces eaux peu fréquentées.

Le vieux avait vu juste et je ne fus pas surpris outre mesure quand, quelques jours plus tard, un lundi vers midi, un camion des bomberos secoua la torpeur des quais. Maudissant le supérieur, resté au bureau sous son ventilateur, qui avait si mal choisi l’horaire de cette corvée, les pompiers, suant et pestant, commencèrent par décharger un lourd matériel avant de l’embarquer dans une lancha fatiguée et de le hisser sur le ferry-boat de Bernardo. Le soleil s’enfonçait d’un bloc dans la mer, à l’horizon, qu’ils n’avaient pas encore tout installé. Enfin, à la nuit, au moment où les premiers éclairs silhouettaient les montagnes du continent, les soldats du feu s’en retournèrent vers leur casernement.

Prolongeant la soirée par une rêverie sur le pont, étendu sur les sacs à voiles où il m’arrivait parfois de dormir, je goûtais le calme retrouvé de cette nuit encore sans lune. Pourtant, je ne savourais pas exactement l’ambiance habituelle. Je finis par percevoir des bruissements en provenance de l’épave de Bernardo. Bizarre, le maître des lieux avait fait son baluchon la semaine précédente et j’avais bien vu les pompiers repartir au complet. Je finis par comprendre ce qui se tramait dans le noir : alertés par un instinct très sûr, les rats quittaient le navire. Et ce, avant qu’il ne flotte à nouveau, un comble ! Aidé de mes jumelles pour percer l’obscurité, j’en vis certains, jouant les équilibristes sur les amarres, qui tentaient leur chance vers les quais et les entrepôts en ruine, tandis que les plus entreprenants descendaient en se dandinant le long de la chaîne d’ancre et plongeaient sans hésiter avant de nager vers les carcasses rouillées des alentours. L’évacuation de tout l’équipage prit une petite heure et la lune à son premier quartier était à peine au-dessus de l’horizon que le port avait retrouvé son immobilité coutumière.


Tout en haut de l'épave, la cahute de Bernardo.

Les choses se précisèrent la matinée suivante avec la pétarade des moto-pompes, les flots qui jaillissaient des tuyaux de refoulement et les manœuvres d’amarres autour de l’épave. A midi, l’assietteassiette : position d'équilibre. du vieux ferry s’était déjà modifiée et, le soir, il avait presque l’air de flotter normalement. Une affaire rondement menée, semblait penser le chef de l’escouade des pompiers en quittant le port après avoir rendu ses machines au silence. Il devait déchanter le lendemain en découvrant l’épave posée de travers sur son banc de sable, suivant un angle légèrement différent. On démarra les pompes restées à bord, on en fit venir d’autres, et au terme de la journée l’épave était dégagée du haut-fond et proprement amarrée à quai. Durant toute la semaine, elle s’employa à couler chaque nuit et les pompiers la renflouèrent aux heures ouvrables, sûrs de leur affaire car le fond n’était pas suffisant pour qu’elle puisse s’engloutir vraiment. Samedi et dimanche, l’épave ne fut pas dérangée de son semi-naufrage, mais le lundi soir, après douze heures de manœuvres d’assèchement, les pompiers restèrent à bord dans le vacarme des moto-pompes.

A l’aube, un remorqueur aux peintures prétentieuses fit son entrée dans le port. Les poum-poum-poum assourdis de son gros diesel éveillèrent quelques nostalgies à terre, car il y avait des années que le port, passablement ensablé, avait été délaissé au profit de celui de la capitale de l’île et ne servait plus qu’à abriter des bateaux au rebut. Restés indifférents aux allées et venues des pompiers, les curieux commencèrent à s’intéresser à ce qui se passait dans le port. Ils n’allaient pas regretter le déplacement…

Aux instructions échangées entre les deux bateaux, l’assistance comprit que le vieux ferry allait être remorqué au large pour y être coulé. Il n’échappait à personne que la manœuvre serait sérieusement compliquée par la présence du haut-fond et la force de l’alizé. Il y eut un cafouillage dès le début, quand les pompiers larguèrent les amarres du ferry avec un bel ensemble, mais avant que la remorque n’ait été passée au remorqueur. Le vent se chargea d’éloigner du quai le ferry qui traînait dans son sillage le cordage en question, tandis que le remorqueur évoluait pour s’en rapprocher. Le commandant, en uniforme blanc, faisait de grands gestes dans la timonerie et l’homme de barre multipliait les tours de roues dans un sens et dans l’autre. Ils en oublièrent le banc de sable, qui arrêta net le remorqueur. Le halètement de son moteur se fit plus sec, mais il ne se dégagea pas du piège pour autant.

De leur côté, sur l’épave à la dérive, les pompiers s’époumonaient en pure perte, terrorisés de voir l’alizé les pousser vers le large. Il faut dire qu’en ces parages on n’est guère porté sur la navigation. Il me revint en mémoire qu'avant de naviguer sous ces tropiques j’avais entendu un matelot russe affirmer que les Vénézuéliens étaient les plus mauvais marins du monde. La démonstration que nous avions sous les yeux semblait lui donner raison… Soit dit en passant, trente ans plus tard, j’ai pu vérifier une autre des assertions de ce connaisseur de tous les rivages de la planète, qui comparait deux archipels perdus de l’Atlantique nord en s’étonnant que les Shetlandaises soient si bovines, au contraire des filles des Féroé, toutes sublimes.

Bref, dans le port tout allait mal, mais la situation pouvait encore être sauvée. Descendu en hâte sur le pont, le commandant du remorqueur invectivait ses hommes pour qu’ils se saisissent de la remorque qui défilait maintenant le long de la coque de son bateau. Vaine agitation, la gaffegaffe : perche munie à son extrémité d'une pointe et d'un croc. semblait introuvable et le seul instrument ramené par un matelot était un faubert, à la vue duquel le commandant manqua s’étrangler de fureur. Le marin essaya tout de même de crocheter le cordage au moyen de cette sorte de balai espagnol, tentative tellement vouée à l’échec qu’elle souleva un éclat de rire général sur le quai. Lui tournant le dos, le commandant enleva sa veste et, devant son équipage médusé, sauta à l’eau pour saisir enfin la remorque avant que son extrémité ne s’échappe. L’homme au faubert s’en saisit à son tour et la tourna fébrilement sur un taquettaquet : crochet où l'on amarre des cordages..

Sur le ferry en perdition, les pompiers poussèrent un tel ouf de soulagement qu’on crut l’entendre. Cependant, avant que la remorque ne soit tendue, leur bateau heurta durement une épave, près du musoirmusoir : pointe extrême d'une jetée, généralement arrondie. de la jetée. Croyant pouvoir éviter cette collision, le timonier du remorqueur avait mis en avant toute, oubliant encore une fois le banc de sable. Le puissant navire se percha donc un peu plus haut sur l’obstacle… Ravis de voir les marins de la capitale en si piètre situation, les spectateurs ne perdaient pas une miette du spectacle et l’on aurait dit que toute la population se pressait maintenant sur les quais.

Le vent qui forcissait, une longue suite de manœuvres et le souffle de la grosse hélice chassant le sable sous la coque mirent un terme à ce lamentable échouage et le convoi gagna enfin le large, tard dans l’après-midi. L’épave coula sans se faire prier au-dessus des grands fonds choisis pour cela et ni les pompiers ni l’équipage du remorqueur ne se risquèrent à affronter les quolibets en retournant sur le théâtre de leurs exploits. Dire que plusieurs fois, dans les capitaineries de ce pays, des galonnés de la marine m’ont demandé de très haut comment il se faisait que je naviguais sans permis bateau…

Devant Chercha-Païs, il y avait désormais une longueur de quai dégagée, bien placée, et le petit port paraissait attendre le navire qui lui rendrait, au moins en partie, sa vocation première. L’événement eut lieu un mois plus tard, à peu près, et l’on doit encore en parler sur place tant cette histoire, que je garantis ne pas avoir enjolivée, continua sous le signe du burlesque.

Les gens de la télévision arrivèrent les premiers, se donnant l’importance des spécialistes confrontés à un grave problème. Ils furent bientôt noyés dans un flot de limousines officielles dont les occupants, délaissant l’air conditionné, se mirent aussi à débattre d’importantes questions. Puis vint le service d’ordre, assez débonnaire, car les guérilleros ne s’aventuraient pas sur l’île, et, longtemps après, l’hélicoptère du gouverneur se posa dans une tempête de poussière. La foule se tenait sur l’autre angle du quai, aussi fournie que lors de l’intervention du remorqueur et un tantinet goguenarde devant un tel déploiement de notabilités.

Selon un programme étonnamment bien minuté, un ferry apparut au large et quand il vira pour s’aligner dans la passe, les exclamations fusèrent tant il ressemblait à l’épave de Bernardo, la rouille en moins. D’où avait-on pu sortir pareille vieillerie et comment l’avait-on maintenue en état ? Les spectateurs furent plus perplexes encore en découvrant le nom du navire, véritable provocation dans le pays qui avait vu naître el Libertador Simon Bolivar. Mais ils n’eurent guère le loisir de s’interroger plus avant, car le Principe de Asturias entamait une manœuvre inattendue. Il fonçait droit sur le quai des officiels sans réduire son allure le moins du monde. En fait, la timonerie avait été envahie par une foule avinée qui se pressait au spectacle, au point de bloquer la barre ! Il était bien trop tard quand la cheminée du ferry vomit un torrent de fumée noire en même temps que le timonier commandait « en arrière toute ». L’hélice fit jaillir des bouillonnements furieux à la poupepoupe : arrière d'un bateau., mais l’étrave, qui portait déjà les stigmates d’une carrière mouvementée, bouscula avec fracas les grosses pierres d’angle du quai. A quelques mètres près, mon bateau était coupé en deux ! J’en ai encore des sueurs froides. Après une seconde de stupeur, l’arrivée triomphale de ce fleuron de la marine fut saluée par les hurlements de rire de la foule, auxquels se joignit de bon cœur le responsable de la manœuvre, plié en deux par l’hilarité, sur un bastingagebastingage : parapet autour du pont d'un bateau.

Des matelots nonchalants remirent le ferry dans une position plus orthodoxe le long du quai, passant et repassant les amarres sans la moindre méthode tandis que les officiels reprenaient leur contenance. Le cortège des voitures s’organisa ensuite et les chauffeurs firent glisser leurs carrosseries rutilantes vers les soutes du navire. Quand ce fut au tour du gouverneur, on vit la longue et antique Cadillac tanguer au passage de la rampe avant de s’arrêter à mi-chemin, avec une sorte de hoquet. Les moqueries reprirent dans la foule pendant que les chauffeurs gesticulaient à l’intention de leur collègue en mauvaise posture. Sa réaction fut semblable à celle du barreur du remorqueur : en avant toute ! Les pneus arrières s’enveloppèrent d’une fumée bleutée et la voiture bondit dans une pétarade grotesque en même temps que son pot d’échappement partait rejoindre les débris de toutes sortes qui jonchaient le fond du port. Sur les quais, on n’en pouvait plus et le départ du ferry vers la petite île voisine de Cubagua n’eut vraiment rien de princier.

Le navire était censé faire pénétrer le progrès sur cette galette de sable tout juste peuplée d’un village indien groupant quelques huttes de roseaux. Naturellement, le service de cette nouvelle ligne ne fut pas plus reluisant que le reste de l’épopée et le ferry n’effectua qu’une dizaine de traversées (dès la première liaison, je m’étais empressé de trouver une place moins exposée pour mon voilier). En réalité, nul ne se souciait d’imiter le gouverneur, dont la voiture s’était enlisée sur les mauvaises pistes de cette île hors du temps. Tout le monde ne peut pas se permettre de revenir en hélicoptère…

Le Principe de Asturias est entré doucement dans le décor. Il n’a pas bougé du port, d’abord mollement amarré à quai, l’étrave pudiquement détournée de l’endroit de leur premier contact. Son nom devenu illisible sous les coulées de rouille, le vieux ferry s’est empli d’eau imperceptiblement avant d’entamer son dernier voyage -sur une distance de moins d’un mètre- pour se poser sur le fond. Les rats ont vite pris possession de ce nouveau domaine mais, contrairement à ce que j’espérais, Bernardo n’avait toujours pas posé son sac à bord lorsque je quittais Punta de Piedras, non sans prendre bien soin de contourner un certain banc de sable.

2 - "Nous, misérables vermines…"

Il convient d’évoquer ce départ, car je n’ai jamais frôlé un si grand péril. Et pourtant, sur le moment je n’en ai absolument rien su.

Le piège s’était mis en place insidieusement. Si j’ai passé plusieurs mois sur l’île en question, qui ne présentait aucun intérêt pour le tourisme ou le cabotage (hormis la lagune de la Restinga) c’est parce que Jean-Paul, un ami navigateur, nous y avait déniché un boulot bien payé. Un chantier parfait pour mettre à profit le temps que nos compagnes consacraient à un séjour en France motivé par leurs maternités, l'une récente et l'autre imminente.

Sur une plage voisine du port, il s’agissait d’assembler de lourds tubes métalliques de onze pouces de diamètre. Je soudais ensemble trois longueurs de ces tubes, ajoutant une bridebride : pièce servant à boulonner des tubes entre eux. à chaque extrémité du tout, et mon ami Jean-Paul, venu me rejoindre avec son voilier juste avant l’épisode du nouveau ferry, les manutentionnait avec un pick-up équipée d’une grue bricolée. Aligner au millimètre près ces pièces pesant une tonne chacune était un exercice intéressant et nous eûmes tôt fait de trouver des astuces, calant ici, donnant là un petit coup de pare-chocs et passant les tubes dans une sangle reliée au treuil de façon à pouvoir les faire tourner sur eux-mêmes au fur et à mesure que j’avançais dans mes soudures. Une fois soudés, les tubes que nous empilions mesuraient trente-six mètres de long. Et toute cette activité se déroulait le plus souvent au milieu d’une nuée de gamins aussi excités que des mouches. Autant dire que nous étions bien repérés dans ce gros village endormi, où l’on nous désignait comme les "deux types des voiliers".


Un travail au noir...

...assez peu discret.

Ce travail clandestin, nous l’accomplissions pour Jacques, un Français du continent qui n'était pas, comme beaucoup d’étrangers ici, un promoteur en faillite, un voleur ou un escroc quelconque, mais dont nous savions toutefois qu'il avait quitté la France précipitamment en 1944... Je l'ai déjà signalé, le Venezuela offrait l’avantage appréciable de n’extrader personne. Le pays avait d’autres points forts. Quand, avant de me lancer dans cette aventure, j’avais expliqué à Jacques que j’étais un assez bon soudeur, mais certainement pas un soudeur de pipe-line, il m’avait répondu qu’il connaissait le fisco, autrement dit le contrôleur, qui ferait les radiographies de mes soudures et qu’elles seraient toutes parfaites… Précisons que seule la technique apparentait ce travail avec les nobles entreprises liées au pétrole : il s’agissait pour nous de préparer la mise en place de la descarga de Punta de Piedras (c’est-à-dire d’un égout sous-marin), mission triviale s’il en est…


Un accoutrement obligé, mais bien peu adapté soleil tropical.

Je garde un souvenir mitigé de cette période. Il était pénible de travailler sous un soleil pareil en étant engoncé sous les vêtements de protection, d’autant que les tourbillons de l’alizé envoyaient malgré tout des étincelles dans les poignets, le cou ou les chevilles. La pause de midi n’était même pas un bon moment car on se lasse vite du cochon ou des poissons de la cantina, déjà évoqués ; et l’on ne s’amuse pas longtemps d'y voir courir entre ses jambes des armadas de chiens efflanqués, prêts à engloutir les os ou les arêtes avec des claquements de mâchoires façon caïman de l’Orénoque. Que dire de ce cadavre de bête, chaque jour plus semblable à une vieille descente de lit, que l’un de nous trouvait immanquablement sous le pied en descendant du camion où nous transportions le groupe de soudure et les bouteilles du chalumeau. Comment le vent pouvait-il déplacer cette dépouille en tous sens ? En tous cas, c’était un repère que nous aurions été déçus de perdre, comme nous l’aurions été de ne pas distinguer le vaste couvre-chef de l'homme qui occupait ses journées, nous paraissait-il, à soulager ses besoins au milieu du seul tas de rochers de la plage.

L’amitié et la complicité faisaient tout passer, d’autant que Jean-Paul était musicien. Ce talent fit beaucoup pour l’agrément de notre exil vénézuélien. Le soir, après le repas pris en commun à bord d'Anida ou de Chercha-Païs, nos voiliers installés bord à bord, il me faisait entendre des airs péruviens ou l’esquisse de la musique d’un film imaginaire qu’il cherchait à améliorer. Je ne suis pas assez féru pour apprécier les subtilités de la composition, mais je n’oublierai jamais comment les grosses mains d’étrangleur de Jean-Paul couraient sur les cinq cordes doubles de son charango, cette minuscule guitare bolivienne dont la caisse est faite d’une carapace de tatou, curieux animal à écailles et à poils.


Le décor assez particulier de notre séjour à Punta de Piedras.

En effet, avant de se mettre à la bourlingue à la voile, Jean-Paul, en compagnie de trois amis parisiens comme lui, avait monté Pachacamac, un groupe de musique latino-américaine qui avait eu son heure de gloire. La passion était restée intacte et, à l’époque où nous naviguions de conserve le long du Venezuela continental, je l’avais accompagné dans une boutique où il espérait dénicher un oiseau rare. En l’occurrence un bon cuatro, la guitare primitive locale qui, disait-il, est à peine mieux assemblée qu’une boîte de camembert. Les murs du modeste commerce étaient couverts d’une collection de ces instruments et, couvé des yeux par un patron qui n’en revenait pas de sa connaissance du répertoire, Jean-Paul les essaya tous -cela prit des heures- avant d’arrêter son choix sur l’un d’eux. Ce n’était sans doute pas un chef-d’œuvre de lutherie, mais il sonnait bien et lui donnait envie de jouer. Cela nous valut des moments inoubliables chaque fois que nous prenions le ferry pour échapper un jour ou deux à l’ambiance affligeante de notre île : il sortait son cuatro du sac et attaquait un pot-pourri d’airs populaires. Le résultat ne se faisait pas attendre, les passagers en délire reprenaient en chœur des chansons qu’il connaissait aussi bien qu’eux, sinon mieux, et nous croulions sous les cannettes de Zulia ou de Polar, nous qui ne buvions jamais de bière…

Nous avons eu droit à une autre belle fraternisation, quelques semaines avant Noël. A cette période, les pêcheurs du village ont pour tradition de tirer leurs lanchas à terre, pour être certains que rien ne puisse troubler leurs agapes. Pour commencer, ils sont partis dans les collines chercher des cactus destinés à servir de chemin de roulement. Puis nous avons lâché le chantier pour assister à la remontée du premier bateau : le village presque au complet s'attelle à une longue amarre qui passe en double derrière la quille du bateau et, au signal, hommes, femmes et enfants s'arc-boutent de toutes leurs forces. Cela semble tellement pénible que nous leur proposons aussitôt de remonter les autres barques avec le treuil de notre pick-up. À partir de ce moment, plusieurs fois par jour, de petits gamins pieds nus arriveront en courant, porteurs de cannettes de bières fraîches, et nous ne saurons jamais de quelle maison ils venaient, ni qui étaient les généreux donateurs.

Durant cette période, un villageois venu faire ressouder sa brouette nous a quant à lui fait découvrir la spécialité locale de fin d’année, les hallacas, un plat qui se prépare longtemps à l’avance et qui fait l’objet d’une compétition acharnée entre les familles. C’est une sorte de gros ravioli emballé avec de la ficelle dans une feuille de bananier soigneusement choisie. De prime abord, ça ne nous inspirait pas vraiment. C’était cependant assez savoureux, car ce ravioli de farine de maïs est farci d’une grande diversité de viandes et de légumes longuement macérés et tous cuits à part.

Tout semblait se dérouler pour le mieux et bientôt le chantier toucha à sa fin : le travail sur les tubes était achevé et il ne nous restait plus qu'à confectionner le diffusor, un assemblage torturé de tuyaux courbes se dédoublant en une forme complexe, censée diluer la pollution au large, à l'extrémité de la conduite. Je me régalais des traçages subtils et de la découpe au chalumeau qu'exigeait ce point d'orgue de notre ouvrage -rendant grâce à "Popoff", le collègue de Super, pour les cours qu'il m'avait donnés au CET de Cayenne- bien loin d'imaginer que le piège déjà évoqué était en train de se refermer sur nous. Cela prit la forme d'une voiture de police, dont les occupants nous apprirent que les autorités locales s'étaient émues de notre activité. Nous avions bien conscience de travailler au noir, mais il faut savoir que le Venezuela de l’époque chérissait les étrangers venant participer à sa course vers le progrès, à tel point que le pays avait institué un jour de l’année à leur gloire. Nous avions eu le tort, semble-t-il, à l'occasion de l'arrivée du nouveau ferry, de manifester trop vertement notre contrariété après que ce fier navire eût manqué de couper en deux nos bateaux. Rien de bien méchant, puisque nous étions simplement invités à régulariser la situation auprès du gouverneur. Jacques, notre patron, informé de la tournure des événements et menacé autant que nous de devoir répondre de ce manquement aux règles, vint aussitôt à Margarita pour louer un local disposant d'une cour, où nous pourrions achever discrètement le diffusor. Je conserve très précisément le souvenir de cet endroit qui comprenait aussi un logement improbable, dépourvu de la moindre fenêtre, royalement meublé de crochets pour des hamacs, nommés là-bas chinchorros, et équipé d’une douche presque toujours à sec dont le tuyau débouchait à cinquante centimètres du sol...

Pour faire amende honorable, la procédure n’était pas simple. Il fallut tout d'abord trouver le modèle de lettre adéquat à soumettre au gouverneur. Cela commençait à peu près ainsi : « Nous, misérables vermines, nous prosternons aux pieds de votre haute seigneurie et implorons… ». Puis il s’agissait de la dactylographier. Au pueblo, un seul endroit était équipé pour cela, la poste. Nous connaissions les lieux pour y être allés chercher du courrier : c’était un réduit que rien ne distinguait au dehors, abritant le guichet de la poste ainsi que les microscopiques bureaux de l’institut des ouvrages sanitaires, du centre de recrutement et des listes électorales. Nous avions amadoué la harpie qui régnait en ces murs et elle voulut bien taper la fameuse lettre. Sauf qu'il fallait du papier timbré. Elle nous envoya donc à l’autre bout du village, chez une vieille que nous avons réussi à réveiller en escaladant un mur, sur les instructions de sa voisine, et nous sommes ainsi revenus avec le précieux timbre que l’ogresse a tamponné avec délectation.

Ces préparatifs achevés, en enchaînant les por puesto, ces grosses américaines qui font taxi collectif et où l’on s’entasse à sept, nous avons gagné la capitale de l’île, La Asunción, au-delà de la station balnéaire décrépite de Porlamar. Il ne restait plus qu’à trouver auquel des bureaux du gouverneur remettre notre supplique. Une expédition exténuante dans les dédales d’une bureaucratie où seuls les plantons ne font pas la sieste. Nous dûmes renouveler l’opération à deux reprises et cette administration nous fit tant souffrir qu’à quelques jours de la fin du chantier, décidés à ne jamais revenir au Venezuela, nous nous sommes dit que nous partirions vers la Martinique sans retourner à La Asunción pour obtenir nos clearances, c’est-à-dire nos visas de sortie. Une erreur qui aurait pu s’avérer funeste.

En réalité, sans le savoir, nous avions accumulé les charges contre nous. D’abord, chaque nuit, nous laissions le pick-up et le camion à côté du diffusor, dans la cour de notre local, que surplombait le clocher trapu d'une chapelle. Ensuite, profitant de pots de peinture donnés par les matelots d’un cargo, j’avais repeint la coque de Chercha-Païs, jusque là bleue, en un beau vert wagon qui, sous ces cieux, ne risquait pas d’attirer le mauvais œil comme en Bretagne. Enfin, profitant du matériel de soudure, j’avais également refait tous les réservoirs du bateau. Pouvions-nous imaginer que ces faits anodins allaient être autant de preuves de notre culpabilité dans un odieux forfait à venir ? Le pire, je le compris aussi plus tard, ce fut qu’en cherchant un équipier pour me seconder jusqu’en Martinique, où je devais retrouver Mireille et notre fille, je tombais sur un sympathique routard corse, un certain Jean-Louis, répondant au nom ronflant de Barbafieri. Jeune encore, mais pas complètement naïf, je voulus voir ce que ce Jean-Louis trimballait comme bagages et il m’avoua qu’il n’avait rien à cacher, hormis des pierres précieuses, bien dissimulées dans des cartouches de pellicules dont il avait laissé dépasser l'amorce de film. Pas de drogue, ça va.


Jean-Louis Barbafieri.

Et nous voilà, Jean-Louis et moi, prenant la mer de bon matin, une journée avant l'ami Jean-Paul. C'est du moins ce que je croyais. L'explication de ce décalage tenait à l'aller-retour en ferry qu'il devait faire sur le continent pour récupérer notre dernière paye auprès de Jacques, lequel avait "oublié" de faire le déplacement. Nous devions bien évidemment nous retrouver en Martinique. L’alizé étant très faible, je décidais de piquer au large au lieu d’entamer un louvoyage déprimant en vue du continent. Décision oh combien salutaire, je le réaliserai par la suite, car nous évitions du même coup les appareils de l’armée de l’air et les vedettes de la marine lancés à nos trousses sur la route côtière... Le second jour, à la tombée de la nuit, nous étions en vue du petit archipel des Testigos où j’aurais bien aimé saluer mon ami Chonchon et sa famille, mais le vent expirait et je continuais vers le nord. Sur l’île, le "radio-administrateur des frontières" nous attendait avec sa pétoire et nous aurait jetés au cachot… Cette nuit-là, les rotatives imprimaient de gros titres à la une sur les quotidiens du pays : « Gravelini et Barbafieri s’enfuient à travers la Caraïbe avec la couronne de la Vierge » (italianisé, mon nom avait gagné en malfaisance, tous les bandits étant Siciliens, comme on le sait ; quant à Barbafieri, son seul patronyme valait des aveux complets.) Il ne manquait que la photo de nos têtes, avec une mise à prix !

3 - La couronne de la Vierge

C'est peu de dire que j'ai éprouvé un frisson rétrospectif, deux semaines plus tard, après que Jean-Paul eût déplié ces journaux devant mes yeux ébahis ! On y expliquait avec force détails notre fuite en catimini, comme des voleurs que nous étions, d'autant que le dénommé Barbafieri était présenté comme un escroc international recherché par Interpol pour trafic d’œuvres d'art. Avec ce chef de bande, j'avais soi-disant profité de la dernière nuit avant le départ pour pénétrer dans la chapelle à partir de la cour du diffusor. Notre forfait commis, nous avions aussitôt pris la fuite sans faire les papiers de départ, à bord d'un bateau camouflé sous une nouvelle couleur -pour leur part, les journalistes avaient changé son nom en Cherche-Paris-, emportant notre butin caché au fond de réservoirs fabriqués à cet usage.

-Au fait, Jean-Paul, c'est quoi cette histoire de couronne de la Vierge ?
-Je vais tout te raconter, mais je dois commencer par le début.

Débarqué vers 2 h du matin du ferry de Puerto la Cruz, m'explique-t-il, il file au vieux ferry coulé où est amarré son bateau, fin prêt pour appareiller au lever du jour. Arrivé sur son pont, il entend qu'on le hèle depuis le rivage, où des lampes-torches balaient la nuit noire.

-Un peu inquiet, je demande de quoi il s'agit et une voix me répond en français, sans accent, que c'est la police et qu'ils veulent voir mes papiers. J’attrape mon passeport et l'acte de francisation du bateau, je retraverse l'épave et je remets ces papiers à mes interlocuteurs en uniforme. Ils me mènent alors jusqu'à leur voiture garée un peu plus loin et là, ils m'intiment l'ordre d'y monter. Je veux savoir où l'on m'emmène et celui qui parle français me répond qu'on va au commissariat de Porlamar.

Pas de quoi rassurer Jean-Paul, plus inquiet encore, durant le trajet, quand il se voit bombardé de questions étranges : où es-tu allé à l'école ? est-ce que tu as quelque chose contre la religion ? etc. Au commissariat, on le conduit à travers des couloirs encombrés de gens qui dorment à même le sol, puis on lui ouvre la porte d'une salle violemment éclairée, où trois tables forment un arc de cercle autour d'un tabouret.

-J'ai tout de suite su que le tabouret était pour moi... Installés derrière les tables, une douzaine de policiers m'assaillent à nouveau de questions saugrenues auxquelles je m'efforce de répondre au mieux. Au bout d'un moment, je me risque à demander la raison de ma présence en ce lieu. Tu le sais parfaitement ! me répond-on. Devant mes dénégations, le flic parlant français me rappelle qu'avec mon complice je passais matin et soir devant la chapelle située entre nos bateaux et le chantier sur la plage. Je ne vois pas le problème… Je finis par comprendre l'imbroglio dans lequel je me trouve quand il m'explique que cette chapelle est un lieu de pèlerinage où beaucoup de fidèles viennent vénérer une Vierge, coiffée d'une couronne d'or et de pierres précieuses. Parure qui a été financée par les gens du village, pour l'heure furieux d'avoir constaté qu'elle vient d'être volée. Le policier nous accuse d'avoir fait le coup, ce que je nie de toutes mes forces. Il me dit aussi que la Policia Tecnica Judicial (la "Petejota" de sinistre réputation) prend l'affaire en main en envoyant des avions et des navires pour retrouver Chercha-Païs et l'arraisonner ! Bigre. Sur ce, le galonné ajoute que de toutes façons nous nous somme faits avoir, puisque la couronne est en toc et qu'on ferait mieux de la rendre, ce qui m'a semblé être un stratagème policier bien éculé.


La chapelle de la fameuse Vierge à la couronne.

Après une heure de cette aimable conversation qui ne mène à rien, à propos d'une effigie dont, bien sûr, nous ignorions jusqu’à l’existence, tout le monde lève le camp. Jean-Paul est conduit dans la pénombre d'un dédale de couloirs jusqu'à une porte métallique munie de gros verrous. Elle s'ouvre sur une vaste pièce sans fenêtres, elle aussi puissamment éclairée par des néons, mais sans autre décor qu'une soixantaine de centimètres d'épaisseur d'immondices variés, au milieu desquels trône un coffre-fort éventré au chalumeau.

-La porte claque derrière moi, poursuit mon comparse, ce qui fait se lever, au-dessus des détritus, la petite tête bouclée d'un gamin qui pouvait avoir dix ans. Il me demande ce que je fais là. Je lui dis que je n'en sais rien et je lui retourne la question. Il me répond qu'il a volé un jean dans un magasin et qu'il s'est fait prendre. Et depuis combien de temps tu es là ? Une semaine, me dit-il. Je ne peux m'empêcher de songer que si un jean vaut une semaine de prison, je suis vraiment mal engagé pour une couronne de la Vierge. Puis je remarque que ce gamin a du mal à bouger et je lui demande ce qui se passe. Il m'explique qu'il a essayé de s'échapper, qu'il a été repris et que les flics l'ont entravé en lui menottant le poignet droit à la cheville gauche. Très sympa !

Mille tourments traversent ensuite l'esprit de Jean-Paul. Qui va se soucier de ce qui lui arrive ? En effet, tout le monde le croit parti, en train de tirer des bords vers la Martinique, à commencer par sa compagne Catherine qui est en France et qui le sait dans l'impossibilité de donner de ses nouvelles avant son arrivée. Et pendant qu'il est en prison, les gens du village ne vont-ils pas se venger sur son bateau ? Sera-t-il pillé, incendié, coulé ? Et si c'était Jean-Louis qui avait fait le coup, lui qui s'intéresse aux pierres précieuses ? Tout à ses angoisses, il inspecte la pièce où il se trouve, découvrant avec terreur un tableau électrique entrouvert d'où sortent de gros fils dénudés avec, sur le sol, juste en dessous, des chaussettes de toutes les couleurs. L'imagination aidant, il voit les différents propriétaires de ces chaussettes avec les câbles électriques branchés sur leurs orteils. Il les entendrait presque hurler sous la torture…

-Moi, j'avais encore aux pieds mes chaussettes bourrées des dollars de notre paye ! Je me disais que s'ils me les enlevaient, je ne reverrai jamais l'argent. Et comment te faire avaler que je n'ai plus ton fric, à supposer que je sorte d'ici et que tu échappes à tes poursuivants ?

Dans la matinée, Jean-Paul subit un nouvel interrogatoire, plutôt courtois, qui ne fait rien avancer non plus. On le ramène à la chambre des tortures. Les séances avec les policiers reprennent le lendemain et le surlendemain. Le ton commence à monter et il se fait taper sur le crâne à coups de stylo à bille. Prélude à bien pire, ne peut-il s'empêcher d'imaginer.

-Tout au contraire, poursuit-il, en milieu d'après-midi, la porte s'ouvre, on m'annonce que je suis libre et que je peux partir. Je ne me démonte pas et je leur réponds que je n'ai pas d'argent pour le taxi, ni même le bus. Puisqu'ils m'ont amené contre mon gré et sans raison à Porlamar, c'est bien le moins qu'ils me reconduisent à Punta de Piedras. Devant mon insistance, ils finissent par céder, en m'annonçant, pour ne pas perdre la face, qu'ils vont fouiller mon bateau. Inquiet à l'idée qu'ils en profitent pour cacher à bord une quelconque substance interdite, j'accepte tout de même le marché.

Deux simples flics assurent le convoyage retour, gyrophare éteint cette fois-ci. Durant le trajet, Jean-Paul leur pose dix fois la même question. Si vous m'avez relâché, c'est que vous avez trouvé le coupable ? Réponse immuable des policiers, à l'air gêné. On ne peut pas te dire… Et de faire dévier la conversation vers des sujets anodins. Au bateau, tout est sans dessus dessous. Le charango abandonné sur le pont par les pandores, le jour de l'arrestation, s’est disloqué sous le soleil. Longtemps après, l'instrument a retrouvé son aspect originel, l’intérieur de la carapace de tatou renforcé de résine époxy, et son propriétaire en joue toujours de façon aussi virtuose. La nouvelle fouille est symbolique, on relève un coin de couchette ici, on regarde vaguement dans un équipetéquipet : petite étagère à rebord. ailleurs.


La carapace de tatou qui fait toute l'originalité du charango.

-Comme, en prévision de ma traversée, j'avais fait le plein de fruits et de légumes, dont des petits citrons verts, je leur demande s'ils connaissent le ti'punch. Non ? Je leur en sers un bien tassé, puis un deuxième et un troisième. Voilà que les langues se délient et je repose alors la question. Ils me font promettre que je ne le répéterai à personne. Juré-craché ! J'apprends alors que le curé de la chapelle, qui a cru bon de nous accuser, est en fait le coupable, mais que la nouvelle doit rester secrète. Comment l'avez-vous compris ? Penauds, ils en avouent un peu plus : la Vierge est dans une châsse en verre fermée à clef, c'est le curé qui détient l'unique clef et la fermeture n'a pas été forcée. Pas malin, le curé, et pas très futés non plus les enquêteurs… Mais alors, cette couronne, c'est du toc ou non ? C'est bien du toc, me disent-ils, car l'original en or et pierres précieuses a été remplacé à la demande de l'évêché de Caracas, inquiet de savoir qu'un objet d'une telle valeur était gardé dans un endroit sans surveillance. Une copie a donc été faite en toute discrétion pour remplacer la couronne originale payée par les villageois, mise en sécurité dans un coffre à Caracas.

Le rhum aidant, les policiers, de plus en plus désinhibés, permettent à Jean-Paul de reconstituer l'enchaînement qui a fait de nous des criminels d'envergure. Cela a commencé loin de notre chantier avec Jean-Louis Barbafieri. Alors qu'il tentait de monter une école de plongée sur Margarita, il s'était fait dépouiller par son associé Vénézuélien. Il avait ensuite consacré ses derniers dollars à acheter des pierres précieuses -ça au moins, je le savais-. Hélas pour lui, il les avait acquises auprès d'un vendeur à la sauvette qui s'était empressé de le dénoncer à la police. Rien que de très classique. Craignant ce genre d'embrouille, comme il me l'avait aussi confié, Jean-Louis avait eu l'idée d'une bonne cachette pour ces pierres, et lors de la perquisition de sa chambre d'hôtel qui a suivi sa dénonciation, la police n'a pas mis la main sur son magot. Très contrariés de cet échec, les flics ont gardé Jean-Louis dans leur collimateur. Avant de quitter l'île, mon coéquipier avait également acheté un grand tramail, qu'il était convenu que j'embarque ; il m'a amené ce filet dans un pick-up, un soir, sur la plage. Nous l'avons chargé dans l'annexe et transbordé dans la soute arrière de Chercha-Païs, manœuvres surveillées aux jumelles par la police, toujours en planque dans les pas de Jean-Louis, suite à l'histoire des pierres précieuses. Voilà comment, à propos de la couronne de la Vierge, la suspicion s'est portée sur les "deux Français des voiliers".

À ce point du récit de Jean-Paul, tout s'éclaire pour moi. Quant à lui, il n'est pas encore au terme de ses démêlées avec la police. À la nuit tombante, il ramène à terre les deux flics, bien éméchés, et il leur demande de lui rendre ses papiers. Pas de chance, ils les ont oubliés au commissariat et lui disent d'y passer le lendemain. Aux premières lueurs du jour, mon ex-complice largue les amarres qui le retenaient au vieux ferry. Il n'y a presque pas de vent. Le nouveau moteur d'Anida est bien à poste, mais pas encore installé et ce sera une sortie de port à la godille. Puis le courant dépaledépalé : se dit d'un bateau qui dérive sous le vent. le bateau vers l'ouest, à l'opposé de la direction de Porlamar et il faut toute une journée de patience à Jean-Paul avant qu'il puisse enfin laisser plonger l'ancre devant la grande plage proche du maudit commissariat. Craignant que les bureaux soient déjà fermés, il y court comme un dératé. Un planton lui explique que c'est le chef qui a ses papiers et qu'à cette heure, il est parti. Il reviendra, soit-disant, le lendemain vers 8 heures.

-Il était ponctuel, à mon grand étonnement, et m'a rendu les papiers. Éperdu de soulagement, je file au bateau pour quitter au plus vite ces rivages inhospitaliers : direction la Martinique, avec une brève escale aux Testigos afin de saluer Chonchon et sa tribu.

Cinq jours plus tard, en baie des Flamands, Jean-Paul mouillait Anida à côté de Chercha-Païs, où je flemmardais dans le cockpit, bien loin d'imaginer les raisons de son retard. Quelques jours encore et Eddy ancrait à son tour Neola près de nous. Il sautait sans tarder dans son annexe pour déplier lui aussi, tout fier, les journaux vénézuéliens expliquant la fuite de Gravelini et Barbafieri après après qu'ils aient volé la couronne de la Vierge de Punta de Piedras. Par la suite, Eddy cherchera plusieurs fois à nous faire dire que cette couronne, c'est bien nous qui l'avions volée… Je pense que nos dénégations ne l'ont jamais convaincu tout à fait. Il tenait sans doute trop à nous créditer de ce "joli coup" dans ses récits...

(janvier-février 1978)