Pelícanos, lanchas et peñeros

-Aïe, encore une lancha, là-bas, on ne va pas y couper…
Effectivement, la barque fonce bientôt vers nous et son patron nous fait de grands signes avant d'arriver à portée de voix :
-No hay fondo por aqui !
Ce que nous savons fort bien, nous qui retournons aux Antilles en remontant le vent le long de la péninsule de Paria. C'est presque une routine quand nous tirons un bord en direction de la terre et comme à chaque fois en ce cas, nous faisons un virement. À la suite de quoi le pêcheur se réjouira de façon ostensible, en attendant sans doute de raconter partout qu'il nous a sauvés d'un naufrage certain. Il se confirme que les marins du Venezuela sont incapables de comprendre le louvoyage !

Pourtant, leurs anciens marchaient à la voile, comme nous l'a confié un vieux menuisier connu au chantier OTICA. Intarissable sur l'époque où l'on allait pêcher sans moteur, dans ce pays, le bonhomme nous a en outre dessiné tous les types de voiliers à bord desquels il a parcouru le sud des Caraïbes en tant que matelot : le fallucho à une ou deux voiles à antenneantenne : vergue des voiles latines., l'orejeta, avec une livardelivarde : espar pour tendre une voile en diagonale. (tangon en castillan), le gauco, qu'on voit encore parfois, à l'en croire, la piragua, à antenneantenne : vergue des voiles latines. aussi et qui nécessitait un homme en tête de mât pour ferlerferler : replier une voile autour d'une vergue. la voile, le tres punto, côtrecôtre : voilier à un seul mât et deux voiles d'avant très classique, la ballandra, où par petit temps on pouvait envoyer une voile de flècheflèche (voile de) : voile légère déployée au-dessus d'une grand-voile aurique. au doux nom d'escandalosa, la grande goleta à trois mâts, enfin, une goélette franche, si j'ai bien compris. Rencontre rare que celle de cet Enrique qui occupe son temps à retaper des coques en bois, pour le plaisir. Entre deux histoires de trésor caché ou de calmes pendant lesquels le courant vous entraîne irrémédiablement vers Panama, il nous a également parlé des meilleurs mouillages du secteur, des Testigos à la Tortuga, ce qui nous a bien aidés par la suite. En prime, le bonhomme nous a donné sa version personnelle de la création du monde : « Quand Dieu s'est occupé du Venezuela, il devait penser à autre chose : il y a mis les plus grosses réserves de pétrole de la planète, sans parler de quantités de gaz, de bauxite, de fer, de nickel, de manganèse, de titane, de charbon, d'argent, d'or, de diamants et que sais-je encore. Quand il s'est rendu compte que c'était beaucoup trop, il y a mis les Venezueliens, pour compenser… »

Peu importent leurs compétences du moment, nos amis les pêcheurs sont des gens charmants. C'est d'autant plus appréciable que jamais au cours de ses périples l'équipage de Chercha-Païs n'allait connaître une si durable proximité avec cette corporation. Un épisode marquant avait d'ailleurs précédé la période vénézuélienne, lorsqu'au départ de Trinidad le premier bord de notre louvoyage vers la Guyane nous a amenés près de la punta Penas, pointe extrême de la péninsule de Paria. Une barque suivait une route parallèle à la nôtre, à une cinquantaine de mètres, quand un poisson a mordu à notre ligne de traîne. Aussitôt, tous les Venezueliens se sont mis sur le côté de leur embarcation, au risque de lui faire embarquer de l'eau, criant à s'époumoner pour nous encourager. C'était une grosse bonite, que nous avons eu du mal à ramener et elle s'est décrochée au moment où nous allions la basculer sur le pont. J'ai encore en mémoire la clameur de désappointement qui a jailli de la bouche de nos voisins : une telle fraternité entre pêcheurs et plaisanciers, nous n'imaginions pas cela possible…

Comme on l'a vu, le contact suivant, deux ans plus tard aux Testigos, a confirmé cette impression première, c'est le moins qu'on puisse dire, par l'entremise de Chon-chon et Nelly. Il va en être ainsi, partout au Venezuela, sans jamais la moindre fausse note entre les pêcheurs et nous. Cela se concrétise deux escales plus loin, pour commencer, sur l'île de Margarita. Nous approchons de la côte dans l'intention de pénétrer dans la lagune qui s'ouvre derrière Boca del Rio : au bon plein dans le vent frais de l'après-midi, sous voilure réduite, nous tirons quelques bords devant la passe dont nous n'avons pas la carte de détail, quand se présente un homme en pirogue, venu tout exprès pour nous guider entre l'épave et le banc de sable qui encombrent le petit estuaire. Quelle sollicitude ! Nous en sommes d'autant plus touchés que, son moteur étant tombé en panne, le pêcheur repart en se servant d'une longue planche comme d'une pagaie.

Nous retrouvons nos amis Roger et Pierrette, de Lihou, déjà installés dans cet abri parfait. Palétuviers, eau plate, urubus et perroquets, l'ambiance du mouillage évoque irrésistiblement la Guyane. Y compris les terribles yen-yen, ici appelés jejenes, comme nous le découvrons tous quatre le lendemain en débouchant au vent sur une grande plage à rouleaux, après avoir traversé toute l'île en annexe sur cette lagune de la Restinga. Six milles à l'aviron, c'est de l'exercice !


La lagune de la Restinga, explorée en annexe.

Au loin s'élèvent les Tetas de Maria Guevara, l'emblème de ce site remarquable, de nos jours érigé en parc naturel. Personne alors à Margarita n'a pu m'expliquer qui était cette Maria Guevara et ce n'est pas faute d'avoir interrogé les insulaires lors de mon deuxième séjour sur cette île. Je l'ai finalement appris grâce à Internet, au moment où je rédige ces lignes : la personne ainsi immortalisée l'a été non pour sa plastique, mais pour sa participation à la guerre d'indépendance de Simon Bolivar, vers 1817, quand elle avait seize ans.


Las Tetas de Maria Guevara.

Sur le chapelet des îles touchées par l'ancre de Chercha-Païs vient ensuite Cubagua, galette de sable peuplée de lapins et dépourvue du moindre arbre, devant laquelle se trouve, dit la légende, une cité engloutie. Les flots ne nous y révèlent qu'une grande richesse halieutique, ce dont nous nous contentons aisément. Puis nous touchons le continent sur la péninsule d'Araya, à Puerto Sucre. Au moment de notre passage, début février, la ville est en liesse à l'occasion de l'anniversaire de la naissance d'Antonio Jose de Sucre, un proche de Simon Bolivar, qui a donné son nom à la province. Nous y faisons la connaissance d'el Mocho, alias Charlie de Chantalou, puis la parenthèse du chalutier d'OTICA refermée, la croisière vers l'ouest se poursuit par le dédale des îles Caracas, où nous nous enfonçons dans des terres arides teintées de rouge, sur une eau lisse comme un miroir. À la pêche toujours généreuse s'ajoutent des conchas coloradas, grosses coquilles à chair rouge que nous récoltons sous les petits pâtés de coraux, au milieu des passages de barracudas et des apparitions de diodons. Lihou nous rejoint dans une de ces anses désertes, pour une dernière soirée en commun avant que nos sillages se séparent : Roger et Pierrette partent directement vers Panama et le Pacifique, alors que de notre côté nous ferons bientôt demi-tour pour que Mireille puisse accoucher en Martinique.


Mouillage serein dans le dédale des îles Caracas.

Nos amis auront ainsi échappé à l'une des rares mauvaises surprises que peuvent réserver ces eaux. Quelques jours plus tard, au mouillage de puerto Escondido (le port caché), tout paraît d'abord aller pour le mieux : une crique juste à la taille du bateau, avec un fond de sable et une barrière de corail qui protège d'un éventuel clapot. Nous avons pour seuls voisins des pélicans et des cormorans, ce qui signifie que le poisson est abondant. À peine avons-nous plongé pour aller chasser dans le corail, si beau sous la surface, que nous ressortons en hurlant ! Nous venons de faire connaissance avec l'agua mala : l'eau, ici, est parfois envahie de particules microscopiques horriblement urticantes. Une fois encore, vive les patates au lard !


Une anse où nous ne nous baignerons pas pour cause d'agua mala.

De ce périple côtier, je retiens aussi la baie de Mochima qui dessine un immense fjord aux rives émoussées. C'est une succession de magnifiques plans d'eau où les pêcheurs ont l'air d'apprécier l'imprévu que constitue notre incursion, à en juger par leurs saluts démonstratifs. De-ci de-là, l'un d'eux guette le poisson depuis une petite hutte dominant l'entrée d'une crique. Dans cette partie de la côte, le paysage est très minéral, l'eau est froide et souvent trouble, mais il n'y a plus d'agua mala. Lors de nos passages en eaux libres, les pélicans nous escortent, nous croisons des escadrilles de cormorans et, parfois des dauphins dansent près de nous, surveillés par de gracieuses frégates à l'affût d'un morceau de poisson. J'ai également en mémoire Cachicama (tatou), où une anfractuosité nous abrite le temps d'une nuit : j'aurais oublié cette île minuscule si, alors que j'y palmais entre les pâtés de corail, je n'étais tombé littéralement nez à nez avec un barracuda de belle taille : aussi surpris l'un que l'autre, nous avons fait le même bond affolé vers la surface !


Le décor très minéral de la baie de Mochima.

Notre dernier arrêt dans ces parages a pour cadre l'île de Chimana Grande, dans une baie du sud-ouest d'où nous pensons appareiller sans souci pendant la nuit, car le secteur comporte de nombreux phares. Ceci pour arriver de jour à la Tortuga, à 70 milles de distance. Naïfs que nous sommes, aucun phare ne fonctionne dans ce qui est pourtant l'approche du grand port pétrolier de Puerto la Cruz ! Nous sortons donc de cette poussière d'îles un peu à l'aveuglette, soulagés de retrouver le grand large et le bon vent, cap sur ce qui est la dernière terre vierge du pays, ainsi que sa deuxième plus grande île après Margarita.

Nous apercevons la Tortuga au petit jour, juste après qu'une baleine à bosse ait sondé tout près du bord ; avec ses sœurs, elle va nous accompagner une heure durant, passant nonchalamment de l'arrière à l'avant, sa queue à chaque fois à quelques centimètres de la pale du pilote. Phénoménale précision pour une créature presque aussi longue que le bateau ! Bientôt la vision sur l'île se précise, c'est une terre basse, très longue, bordée de palétuviers et de jolies plages où pointent quelques rochers. Nous longeons ce rivage vent arrière avant de tirer des bords vers las Tortuguillas, deux petites îles de sable et de corail qui délimitent un lagon au nord-ouest de la Tortuga, où nous entrons sous voiles, avant de mouiller avec juste de quoi laisser passer une sole sous la quille.

Décor de rêve, sauvagerie totale, les mers du sud dans toute leur splendeur. Le lagon renvoie d'extraordinaires reflets bleu-vert sous les ailes des oiseaux qui le survolent et le bateau semble suspendu en l'air tellement l'eau est belle. Entre les branches de corail, de loin le plus beau que nous ayons vu, s'ébattent des troupes de poissons variés, en particulier de gros perroquets aussi colorés que les oiseaux du même nom. Comment se fait-il qu'aucune trace humaine ne soit visible dans ce paradis ? Tout au plus aperçoit-on une lancha au loin.


La Tortuguilla, les mers du sud dans toute leur splendeur.

Les pélicans plongent à qui mieux-mieux dans l'eau pastel et ce spectacle nous fait nous interroger quant au menu de midi : nous optons finalement pour des rougets barbets et, commande passée, je plonge à mon tour au ravitaillement. Ainsi débute un séjour enchanteur où l'équipage passe autant de temps dans l'eau qu'à terre, sur la Tortuguilla la plus proche. C'est l'occasion d'une trouvaille étonnante, sur l'une de ses plages de sable clair : une ancre faite d'une grosse pierre, avec deux verges et des pattes en bois, le tout assemblé avec de la liane. Un procédé venu du fond des âges que je ne pensais pas voir utilisé encore de nos jours.


Une escadrille de pélicans à l'heure du repas.

Par la suite, le vent fou nous saoule un peu, aussi multiplions-nous les virées à terre pour varier les points de vue sur notre domaine, des brisants de l'extérieur du lagon aux plages sous le vent, en passant par le cœur de l'île, alternance de buissons, de savanes, de lagunes et de "pâturages" très verts.


Perspectives terrestres de la Tortuguilla.

L'insouciance n'a qu'un temps, le jour vient où il faut prendre la route du retour, face à un vent décidément très vigoureux. Les voiles sont vérifiées, tout est bien calé, les molettes des panneaux sont serrées, à nous les joies du louvoyage, « deux fois la route, trois fois le temps et quatre fois la peine »… Un long bord vers le continent nous offre une nuit réparatrice derrière le morro de Barcelona et, de calmes en sursauts de l'alizé, nous faisons ensuite relâche chaque soir, car Mireille est à un moment de sa grossesse où elle souffre des mouvements du bateau. Les escales déjà vues défilent, Cumana, Cubagua, Margarita. La remontée de cette île est laborieuse au possible, à l'image de l'étape microscopique qui nous a menés de Porlamar à Pampatar : à pied, cela se fait en moins d'une heure et il nous en a fallu six… Nous avons retrouvé avec plaisir la bourgade sympathique qu'est « Pampatarrrrrr » -comme dit la radio-, presque coquette, oubliée des touristes, mais animée cependant grâce à son mouillage bien garni de lanchas et de petits caboteurs.

À partir de là, tout sera nouveau car nous cheminerons le long de la péninsule de Paria, une côte délaissée par les navigateurs de notre espèce, à l'exception des Bons Enfants, qui nous ont dit le plus grand bien de ses paysages verdoyants et accidentés. Ainsi, dès la première escale, en baie de Garropata, deux jeunes pêcheurs mettent leur peñero à couple pour discuter avec nous, fort intrigués par notre visite, la première d'un voilier étranger dans les annales! Je ne m'étendrai pas sur les difficultés de ce louvoyage, avec son lot de clapot infernal, de vents inconstants et toujours défavorables, de courant contraire, de demi-tours peu glorieux et de mouillages inconfortables, sinon dangereux. Parmi les bons côtés, je retiens l'escale au sympathique village de Puerto Santo, installé sur une langue de sable qui relie une île au continent ; séparée d'elle par un passage écumant où circulent les pêcheurs, une seconde île prolonge la première, montrant une plage abritée sous le vent, trois maisons et quelques cultures dominées par une crête de rochers pointus. L'atmosphère est bon enfant car c'est la Semana Santa durant laquelle on s'abstient de pêcher, si bien que les barques promènent les familles et que les flonflons animent la cité. Nous avons beau être étrangers à leur monde, ces gens sont aimables, avec toujours un grand salut au passage, mais restent discrets, au contraire des manières envahissantes qui ont cours aux Antilles.


Puerto Santo, une escale pittoresque.

Plus loin, les villages devant lesquels nous mouillons n'ont aucun accès terrestre. Parmi ceux-ci, Mala Pascua, approché sous voilure réduite et le pavoispavois : prolongement de la coque, au-dessus du pont. dans l'eau, pendant une brève colère de l'alizé, est également une belle escale au décor majestueux. Si l'eau y est froide et trouble, la promenade à terre est un régal, à l'ombre d'une végétation luxuriante, rehaussée d'une multitude d'orchidées. Mais qu'il est pénible de gagner au vent ! Nous nous motivons chaque jour en nous répétant que si les Bons Enfants l'ont fait avec leur bateau vraiment peu performant au près, nous n'avons aucune raison de nous plaindre. Compatissants, les pêcheurs sont toujours prêts à nous conseiller, même s'ils nous indiquent parfois des mouillages intenables où tout grince, brinquebale et s'entrechoque à bord. Ā Unare, au moins, nous sommes au calme : à l'approche de ce village, dans le petit temps, un pêcheur nous fournit son neveu comme pilote, mais croyant à un kidnapping quand on tire un bord, le garçon hurle pour appeler son oncle à la rescousse. Nous lui avions pourtant bien expliqué la manœuvre. Le vieux charpentier d'Otica doit être le seul dans ce pays à comprendre encore le louvoyage. Notre genre de vie est un autre mystère pour les pêcheurs qui, là encore, viennent parler avec nous, intrigués de voir que nous sommes à bord à demeure, avec un chat, et Mireille enceinte par dessus le marché. Avant de partir, nous nous offrons le luxe de leur amener plusieurs seaux de poissons, car nous avons remonté un filet plein à craquer.

L'honneur de la corporation est sauvé à l'escale suivante : venus voir ce que donne la pêche à l'endroit où ils nous avaient recommandé de poser le filet pour la nuit, les pêcheurs de Mejillones (ce qui veut dire moules), désolés que nous soyons bredouilles, nous ramènent un beau tazard ! Nous sommes là dans un recoin d'une grande baie ouverte, protégée de la mer par un éperon que prolonge une enfilade de rochers parfaitement alignés ; la houle y brise violemment, ce qui nimbe la pointe d'un brouillard d'écume. La végétation est maintenant exactement celle de la Guyane. Une demi-douzaine de cabanes de pêcheurs se devinent au fond de l'abri et l'on mesure la vigueur de la forêt au peu qui a été défriché pour de petites cultures sur brûlis.

Plus à l'est, la croisière nous conduit dans des mouillages moins rouleurs et de plus en plus grandioses. À Pargo, c'est un large cirque aux sommets frangés de nuages, à plus de mille mètres d'altitude, et aux pentes croulant sous la végétation.


En approche du mouillage de Pargo.

Les voiliers sont inconnus dans le secteur, à en juger par la délégation du village qui est venue nous contempler longuement depuis la plage. Au matin, trois pêcheurs viennent nous saluer en barque, mais ils n'osent pas monter à bord pour le café que nous leur offrons ; ils reviennent un moment après, nous proposer du lait de coco frais et pétillant à souhait. Après ces civilités, nous explorons en annexe les rochers de l'est de la baie, riches de grottes, de passages encombrés de récifs et d'une végétation surabondante où les fleurs distillent des parfums capiteux. En revanche, l'eau est froide et trouble et ma séance de chasse sous-marine ne donne rien d'autre que du fretin pour le chat, sans même un pagre correspondant au nom de l'endroit.


Côtoyer les pêcheurs a toujours été l'occasion de moments très plaisants.

Une promenade sur la plage en compagnie de nos nouveaux amis nous amène au pueblo, environné de grands arbres fruitiers ; les lieux sont assez insalubres selon nos critères, mais tout le monde déborde de santé, de la marmaille aux cochons de toutes tailles qui vaquent librement. Un splendide rio descend de la montagne et nos compagnons nous apprennent qu'il constitue le seul itinéraire vers les sommets. C'est tentant et nous entamons donc vaillamment la remontée ; alors que les maisons du village sont encore en vue, nous sommes ramenés en Guyane : un serpent-liane nous passe sous le nez, les papillons voltigent et je retrouve même quelques noms wayampis parmi les arbres qui nous entourent. Dans les vasques nagent de curieux poissons aux écailles colorées en damier, des lissos qui nous cèdent le passage à contre-cœur tant ils apprécient de mordiller nos jambes. Le lendemain, nous repartons vers le rio pour la lessive et le plaisir du bavardage, apprenant à connaître un peu mieux Pargo et la vie qu'on y mène. Les gens du crus sont tout aussi curieux de savoir qui nous sommes et les femmes venues chercher de l'eau, comme les hommes occupés à leurs ablutions, prolongent la halte pour échanger un peu. Nous faisons des connaissances nouvelles, en particulier celle des deux patriarches de la communauté, des hommes hauts en couleur à qui nous donnons des cachets et des onguents censés soulager leurs douleurs.

Ce sont de belles rencontres, animées par la curiosité et la sympathie, sans aucune défiance, sans le moindre racisme, sans allusion à notre supposée richesse. Les questions portent sur les pays qu'on a vus, sur l'organisation du bord, sur nos techniques de pêche, et « Pourquoi partez-vous demain ? », « Quand revenez-vous ? », etc. « Pour Grenade, il faut barrer à 30° », nous conseille un expert qui a son brevet de capitaine, mais qui ne souhaite rien d'autre que de remonter ses nasses chaque matin avec sa petite lancha. Avant qu'on se quitte, les gamins s'activent à retourner les pierres du ruisseau pour nous offrir un plat de grosses écrevisses. Quel accueil ! Comme chaque soir, quelques embarcations viennent mouiller autour de nous, les chansons fusent, un feu pétille sur la plage et la forêt commence son concert nocturne. Nous ne sommes à Pargo que depuis deux jours et cela a suffi à ce que nous nous sentions vraiment chez nous.

Nous quittons malgré tout le village en direction de San Francisco, l'abri suivant, dont les fonds descendent rapidement : nous y retrouvons donc le mouillage caraïbe, le bateau tenu entre l'ancre et un cocotier. Un chalutier a fait de même et l'un de ses matelots vient discuter avec nous : ils partent ce soir pour Cayenne, si bien que nous avons de quoi parler. Il y a aussi une lancha de Güiria, de l'autre côté de la péninsule, au sud, dont les pêcheurs nous apportent un gros poulpe. « Comme vous êtes étrangers, on a pensé que ça vous plairait », expliquent-ils. Nous aurions des goûts bizarres ?


À San Francisco, où les fonds descendent rapidement, nous retrouvons un mouillage caraïbe.

San Francisco dispose de tout ce qu'il faut, avec un bon mouillage, plusieurs rios, des plages, des arbres fruitiers, mais les maisons des pêcheurs ont été abandonnées, tout le monde étant parti vers la civilisation ; une seule famille s'accroche, à l'écart sur un promontoire de l'est de la baie. Le ruisseau principal, tout en cascades et en belles vasques, bordé de fleurs, est de la sorte à notre usage exclusif pour la toilette et la lessive.

Le dernier mouillage de la péninsule, Uquire, est un vrai village que les Bons Enfants avaient particulièrement apprécié. Nous sommes un peu déçus en y parvenant : le cadre a de l'allure, avec de petites falaises, mais le progrès ne se montre pas sous son meilleur jour : une vingtaines de baraques de tôle ondulée s'alignent devant la plage, un groupe électrogène pétarade et le ruisseau, domestiqué un temps avec des robinets, continue en cloaque. Il y a même un bar, une sorte de coopérative et une école, mais je préfère m'attarder devant un modeste chantier naval où tout se fait à l'herminette et au coup d’œil. Heureusement, entre les pêcheurs du mouillage et nous, la sympathie s'installe d'emblée, même si ça ne se traduit que par un Buenas ! échangé sur le ton traînant de rigueur. Comme toujours, après un long temps d'observation, une barque vient à couple et nos voisins trouvent les réponses à leurs questions de marins : « Quel moteur avez-vous ? », « En quoi est la coque ? ». Pour les avoir vu faire aussi, nous savons que ces pêcheurs ont une rude existence, vivant le plus souvent une semaine à bord, à trois ou quatre sur une lancha non pontée, avec un roof juste à la dimension du diesel, et où la meilleure place est occupée par le vivier, la cale à poisson ou une énorme glacière. Le modèle propulsé par hors-bord, appelé peñero, a pour tout aménagement un petit coffre, toujours placé à droite, avec un réchaud à pétrole (au menu, riz, poisson, café, aguardiente). En arrivant au mouillage, ces hommes se changent, mangent et s'endorment avant le coucher du soleil, pour être au loin au petit matin, sur leurs lieux de pêche.


Le décor agreste d'Uquire.

Avant de conclure, une petite précision s'impose. Parvenus en Martinique après cette dernière escale Venezuelienne, nous avons retrouvé nos amis Pierre et Lulu, assez penauds d'avoir jeté un voile pudique sur la façon dont ils avaient mené les Bons Enfants de Margarita à Uquire. C'est leur fille Magali qui a vendu la mèche : ce trajet, ils l'avaient fait non pas au louvoyage, mais tout droit, d'une traite, en remorque d'une puissante lancha

(février-avril 1977)