Fernando do Noronha, l'île Delphine

« 16/2/1984, 1 h 45, vent de SSE force 3 à 6, mer peu agitée, baromètre 1012, loch 1 317 milles, en vue du phare de l’île Rata, Fernando do Noronha ». Une ligne sur le journal de bord, qui ne dit rien de la sorte de magie dont se nimbe l'aboutissement d'une traversée océanique. En l'occurrence, l'envoûtement s'est prolongé comme jamais quand nous avons découvert, à la pointe du jour, les dauphins à long bec qui nous précédaient en petite escadrille, juste devant l'étrave, en infléchissant leur nage à chaque embardée du conservateur d'allureconservateur d'allure : mécanisme qui fait qu'un voilier garde un certain angle par rapport au vent (l'homme de barre n'est alors plus nécessaire)., pour bien nous indiquer la bonne direction.


L'aiguille de lave du Pico signale de loin Fernando do Noronha.

Comment ne pas penser au récit de Bernard Moitessier expliquant qu'une bande de dauphins lui avait évité de se mettre à la côte, en insistant, sous le bout-dehorsbout-dehors : espar établi au devant de l'étrave. de Joshua, pour lui montrer le cap correct ? C'est ainsi que notre escorte nous fait parer l'île Rata avant de nous conduire jusqu'au mouillage, déjà occupé par deux petits chalutiers, au nord de l'île principale. En même temps que l'ancre plonge dans la baie de Santo Antonio, nos trois dauphins s'élancent hors de l'eau en faisant plusieurs tours sur eux-mêmes, avec un parfait ensemble. Pour Michelle et moi, l'émotion est à son comble. Du moins le pensons-nous, loin d'imaginer que les rotadores, comme les îliens nomment ces adeptes des triples salto, nous réservent mieux encore pour le lendemain...


Le trio de dauphins qui nous a menés jusqu'au mouillage.

Pour l'heure, plus aucun signe ne trahit la présence de nos compagnons d'atterrissageatterrissage : arrivée, depuis le grand large, à proximité d'une côte. et, au terme de deux grosses semaines de mer, nous n'avons d'yeux que pour Fernando do Noronha. Au nord, un semis d'îles et de rochers frangés d'écume, où le basalte le dispute à la verdure. Devant nous, l'île principale au relief très accusé abrite quelques plages étincelantes, dominée par la vertigineuse aiguille de lave du Pico, sous la ronde des frégates et des fous de Bassan. Posé sur des eaux bleues, turquoises, versicolores, où passe l'ombre des petits cumulus poussés par l'alizé, cet archipel qui croule sous la végétation semble être un prélude parfait à notre découverte du Brésil.

Mais avant tout, sevrés de poissons après une traversée où la ligne de traîne n'a presque rien rapporté, je prends le fusil et je vais palmer dans les rochers. Trois tirs pour ramener un mérou, une carangue et une petite sole pour le chat : décidément, cette île sait accueillir ! Un jugement à nuancer, songeons-nous un peu plus tard dans l'annexeannexe : petite embarcation pour assurer la liaison entre un voilier et la terre., en tentant de calculer le moment le moins périlleux pour franchir les rouleaux. Nous parvenons à la plage sans catastrophe, toutefois il est clair que nous ne pourrons pas rééditer cet exploit à chaque débarquement, tant les déferlantes sont rapprochées.

À peine l'annexeannexe : petite embarcation pour assurer la liaison entre un voilier et la terre. est-elle remontée qu'un bus s'arrête près de nous : son chauffeur nous invite à rejoindre la petite troupe d'écoliers dont il assure le ramassage ! C'est parti pour la tournée jusqu'à la "ville". Un village, plus exactement, nommé Vilà dos Remedios, fait de maisons individuelles entourant l'emplacement de l'ancien pénitencier, dont demeurent certains bâtiments, abandonnés aux outrages du temps. Tout le monde ici est décontracté, souriant, amical. Après la visite de la vieille église, notre flânerie nous mène devant une imposante bâtisse à galeries, précédée d'un petit monument, de quatre canons et d'autant de cocotiers. En haut des escaliers d'accès, nous passons la porte à deux battants, grande ouverte, comptant trouver quelqu'un pour nous renseigner. Personne ne répond à nos appels et nous déambulons tranquillement, sans rencontrer âme qui vive, dans un décor de marbres, de vitraux et de fauteuils Chesterfield plutôt fatigués. À notre sortie, le mystère reste entier. La découverte se poursuit par la montée au fort qui couronne la petite cité. Autour des murailles s'ébattent de curieuses chèvres noires et très poilues, qui jouent les coquettes avec leurs grands cils. Peine perdue, tant sont vilaines leurs oreilles pendantes... Ce jour-là, le point de vue avait inspiré une jeune îlienne en promenade, Marlena, qui nous apprend que le bâtiment ouvert à tous les vents est tout simplement le palais du gouverneur militaire ! Il est vrai que cet édifice si mal gardé avait un petit air officiel.


La "capitale" et ses habitations dispersées autour de l'église et du palais du gouverneur.

Marlena en sait long sur Fernando do Noronha, expliquant sans se faire prier comment l'île a appartenu à différents pays en fonction des navigateurs qui y firent relâche, Portugais, Hollandais et Français ; ces derniers ont rebaptisé l'endroit l'île du Dauphin (plus précisément, c'était l'île Delphine). Parmi les noms célèbres à s'être illustrés là, figurent notamment, à l'en croire, Amerigo Vespucci et Darwin. Mais elle ne peut me répondre quand je la questionne au sujet du compatriote auquel fait référence un relief proche du fort, le morro do Frances ; j'aime à penser que ce pourrait être Mermoz ou un autre pilote de l'Aéropostale, la fameuse compagnie qui fit de Fernando do Noronha l'une de ses escales à travers l'Atlantique sud.

De ce point haut, la vue embrasse tout l'archipel, petit domaine béni des dieux où nous choisissons avec gourmandise nos prochaines escapades, l'aiguille du Pico, une baie profonde au sud-est ou encore la petite plage qui est au vent de la langue de terre où nous débarquons. Une grève battue par la houle mise aussitôt au programme de cette journée inaugurale, après un retour à pied entre les flamboyants et les cactus qui jalonnent la route. Regagner ensuite le bord en échappant aux rouleaux combine deux exercices bien différents, une longue observation de la fréquence des vagues, puis une vigoureuse course aux avirons. La manœuvre, couronnée de succès, est suivie attentivement par ceux de Chanty, un nouveau voisin sud-africain. Ce voilier porte une famille sympathique, dont nous faisons la connaissance après une seconde sortie de chasse sous-marine. Au soir, le mouillage se peuple d'un coup, plus que jamais, nous a-t-on dit par la suite, avec un bateau allemand venant d'Ascension et deux français déjà entraperçus à Dakar. Heureux de nos rencontres, rassasiés de bons poissons et gagnés par un soudain besoin de lâcher-prise, nous sombrons sur la couchette avant, pour une première nuit à deux depuis longtemps.


Du fort, on découvre toute l'île, et notamment notre mouillage, à gauche.

Au réveil, la coque résonne des sifflements et des bruits de crécelle des dauphins, qui sont des centaines à s'ébattre dans le mouillage, multipliant les sauts avec culbutes et rotations. Parmi ces rotadores, un champion se distingue en répétant plusieurs fois son acrobatie pour que nous ayons bien le temps de compter les six tours qu'il fait sur lui-même. Nous en oublions le café du matin pour mettre palmes, masque et tuba et aller les rejoindre illico. Ils ne se sauvent pas, se laissent approcher à dix centimètres -mais pas davantage-, nous tournent autour et plongent en même temps que nous, ce qu'ils ont l'air d'apprécier particulièrement. En ces instants prodigieux à vivre, ils jouent au-dessus, autour et en-dessous de leurs compagnons humains.


Nous vivons des moments inoubliables en jouant sous l'eau avec les dauphins.

L'impression de complicité est fascinante et nous ne ressentons pas la moindre crainte alors que ce sont de puissants animaux à la redoutable mâchoire. Partout d'autres groupes batifolent, les nôtres sont entre trois et une douzaine à tourner ainsi, curieux un peu, pas le moins du monde effrayés ni dérangés. La preuve, après de longs préliminaires très explicites, deux d'entre eux s'accouplent ventre à ventre, tendrement est-on tenté de dire, tandis que quelques autres cerclent comme pour les protéger. Ces deux-là ne s'intéressent évidemment pas à nous, tout à leur occupation, enchaînant les figures d'une sorte de danse lascive. Le jeu se poursuit une bonne demi-heure puis ils s'éloignent tous et nous remontons à bord avec des souvenirs pour la vie.

Dans la matinée, retour à terre et cette fois les rouleaux ne pardonnent pas. C'est le gros bouillon, cul par-dessus tête, et tout est trempé, sauf les papiers, bien protégés. En effet, nous devons faire les formalités d'entrée au Brésil : cela se passe au "port", à savoir une cahute dans les broussailles, devant le mouillage. Démarche bon enfant, sous la houlette d'Hudson, un officier qui est aussi peu militaire que possible ; nous avons de la chance, nous dit-il, d'être arrivés en voilier, car l'accès à l'île est très restreint et plus encore en ce moment, en raison de la pénurie d'eau. Ceci fait, sans nous laisser le choix de refuser son offre, un dénommé Bougre nous embarque dans une jeep à l'état d'épave -nous connaissons maintenant la moitié des engins roulants de l'île-. Il nous dépose à la Vilà, devant une guinguette où les équipages de Lorcha et de Chanty sirotent des batidas bien fraîches. Eux aussi se sont retournés en annexeannexe : petite embarcation pour assurer la liaison entre un voilier et la terre. et les enfants n'apprécient pas spécialement ce manège : sur les conseils de Fernando, un pêcheur du cru qui se propose de nous piloter dans la passe, nous décidons donc d'aller au mouillage de la baía Sueste, où le débarquement est sans souci.

La marée commande l'expédition pour le lendemain matin, mais Fernando se fait attendre. Il finit par arriver avec sous le bras un beau barracuda frais pêché. Nous partons en retard et pour raccourcir le trajet, il lance la petite flottille entre l'île Rata et sa voisine, où la houle est dure et où le courant se renforce. Puis, de nouveau guidés par des dauphins, nous descendons le long d'une côte au vent peu hospitalière, marquée de récifs, d'îlots et de pointes menaçantes, jusqu'à l'entrée de la baie, qui fait frémir. Des rochers écumants encadrent une passe étroite où les déferlantes se précipitent, avec au-delà une vaste baie, apparemment calme malgré sa mauvaise exposition.


Quelques oiseaux du large bien à l'abri dans la baía Sueste.

Bien que nous soyons déjà à mi marée descendante, Lorcha y pénètre devant nous et je pense avoir franchi le point délicat quand une vague déferle sur la droite. Je pousse un peu à gauche, quelques mètres de trop, et le bateau talonnetalonner : se dit quand la quille d'un bateau heurte le fond durement sur le corail, soulevé par la houle. Moteur à fond, grand-voile renvoyée, poussés par les vagues, nous finissons par retrouver assez d'eau, mais quelle frayeur ! Du coup, les bateaux qui sont derrière abandonnent. Nous mouillons en compagnie de Lorcha, rejoignant la Carrée douce, connu à Dakar, Messidor, vu au Cap-Vert, et quelques barques de pêche.


Un décor sauvage et escarpé.

Je plonge sous la coque pour constater que l'arrière de la quille, déjà malmené en Gambie, est un peu plus délabré, mais c'est tout. Le mouillage tangue assez fort, en revanche le débarquement sur la grande plage se fait presque à pied sec, dans un décor superbe, avec une portion de mangrove, une palmeraie et le Pico à l'horizon. La ville est maintenant assez éloignée, heureusement, du bus des enfants arrêté au bout de la route, loin devant, sort un bras qui nous invite à presser le pas. Nous allons ainsi faire nos courses par le chemin des écoliers, découvrant qu'on ne peut guère trouver à acheter de fruits et de légumes en dehors de ceux que l'avion hebdomadaire amène parfois. Au moins, le plein de pain est assuré.

Si le calendrier ne rappelait pas la proximité du carnaval, nous nous verrions bien profiter pendant quelques semaines de tout ce qu'offre Fernando do Noronha. En complétant le programme par des séances de planche à voile et de chasse sous-marine, au milieu des tortues et des dauphins, chaque journée est ainsi consacrée à une longue virée à terre, histoire de ne rien manquer des trésors de l'île. Cela commence au sud de l'entrée du mouillage, sur des sentiers de chèvres hérissés de vieux canons, au-dessus des brisants, qui nous font déboucher face à la praia do Leaõ (du Lion), où de grosses tortues vertes viennent pondre en ce moment. Retour par le bord de l'eau, la marée ayant laissé à découvert une large chaussée basaltique envahie de crabes qui sont à l'époque de la mue.


L'un des canons qui défendaient l'entrée de la baía Sueste.

Le lendemain, un gros clapot incite à quitter le bord au plus vite en vue d'escalader le petit piton qui flanque l'autre côté de l'entrée du mouillage. Sur la plage, un des fous de Bassan apprivoisés de l'endroit nous fait un bout de conduite, aucunement troublé par le cavalier qui rassemble au grand galop des chevaux dispersés ; plus en retrait, des vaches trottent entre les arbustes et dans la baie les oiseaux de mer plongent en escadrille. Il y a de la vie ici !

Nous montons par une petite varappe assez aérienne dans une falaise au pied de laquelle la mer brise avec force. Les sternes jouent dans le vent autour de nous, sous le haut du piton que nous atteignons latéralement, en ouvrant un passage à travers une végétation équatoriale, avant de redescendre par des éboulis, dans lesquels s'enfuient des iguanes de belle taille. Pleins d'énergie après un repas sur le pouce, nous retournons en "ville" par le raccourci qui fait traverser la piste de l'aérodrome (des échelles sont prévues pour franchir les barbelés).


Une petite varappe assez aérienne...

Nous prenons du pain et allons encore une fois au fort, pour admirer de haut la plage de Conceiçaõ, qui est au pied du Pico. Elle forme un tableau idyllique, presque trop beau, avec ses rouleaux, ses cocotiers et ses rochers de part et d'autre. Nous y filons sans tarder, pour découvrir que c'est encore mieux sur place. Vision paradisiaque sous un soleil idéal, qui fait les couleurs plus pures qu'on ne saurait imaginer. Le temps est à la contemplation. Puis à l'admiration, quand arrivent quelques fous de Bassan qui se mettent à faire du surf aérien sur les vagues, à ras de l'eau, allant jusqu'à risquer des "tubes" avant d'échapper aux remous à l'ultime fraction de seconde !


Le Pico, de l'autre côté de la piste d'atterrissageatterrissage : arrivée, depuis le grand large, à proximité d'une côte., Michelle au premier plan

Une bonne surprise sur le chemin du retour, avec la rencontre de Marlena, accompagnée de sa copine Rogeria, une carioca venue deux semaines chez elle dans le cadre d'échanges destinés à favoriser l'ouverture au monde des gens de l'île. C'est un cours intensif de brésilien que nous font ces deux minettes en parlant sans arrêt et à toute vitesse, avides de contact et, comme tout le monde ici, exubérantes, rayonnantes, personnifiant la joie de vivre.

Elles nous accompagnent jusqu'au bateau, en nous offrant au passage des fruits inconnus, achetés chez un sympathique paysan dont la ferme traditionnelle est une des plus belles de l'île. Avec le clapot et la distance, le trajet en annexeannexe : petite embarcation pour assurer la liaison entre un voilier et la terre. à quatre, dont deux ne sachant pas nager, est épique, mais les filles ont vraiment apprécié cette invitation à bord. Rendez-vous est pris pour aller danser à la fête du soir de quarta-feira (mercredi) !


Michelle avec Marlena et Rogeria.

Une autre fois, partis pour la journée avec les sacs à dos, nous sommes tout de suite kidnappés par Bougre et sa jeep, qui nous emmène à l'autre bout de l'unique route goudronnée, au nord de l'île : nos projets de randonnée s'enrichissent de la sorte de la découverte des plages et des pointes du secteur, avant une montée au morro do Frances, colonisé par les iguanes.


La plage des surfeurs et le Pico.

Une jolie vue et beaucoup de nouvelles graines tropicales à ajouter à notre collection.


Nous allons bientôt devoir interrompre l'ascension du Pico.

Retour par la plage de Conceiçao où nous attaquons l'escalade du Pico côté mer, dans un couloir d'éboulis au-dessus des rouleaux. Arrivés sur l'éperon de cette aiguille volcanique, nous continuons la montée par les échelles métalliques qui permettent l'entretien du phare aérien du sommet. C'est de plus en plus vertigineux, bien sûr, et autant pour Michelle que pour moi, la soif d'aventure décroît à mesure que l'alizé se renforce. Dans sa dernière partie, l'échelle est en cours de peinture. Nous ne pouvons monter plus haut. Le panorama est déjà époustouflant et l'honneur est sauf.


Nous ne nous lassons pas des abords du Pico.

Voilà comment filent les jours, jusqu'à celui de l'appareillage pour le continent. Pour une fois, les dauphins ne sont pas de la partie. Impression trompeuse, car une fois au large, voiles établies et cap fixé, nous avons l'immense joie de les retrouver au plus près. Mordillant la queue de celui de devant pour qu'il laisse sa place, nos compagnons se succèdent en effet de l'autre côté du hublot sous-marin installé au plancher de la cabine arrière. Tournés sur le côté, ils échangent encore une fois avec nous, intensément, de leur œil où pétillent curiosité et malice, comme seuls des humains sauraient l'exprimer.


Dernière vision de Fernando do Noronha.

(février 1984)