Carnaval à Olinda

« Les dix premiers jours sont gratuits et après on ne paye pas... » Cela se passe ainsi au Brésil : nous venons de mouiller devant le Iate Clube de Pernambuco (l'ancien nom de Recife) et un membre de l'honorable association se donne la peine de nous rassurer sur les us et coutumes de l'endroit. Il ajoute que l'équipage est le bienvenu s'il souhaite prendre des douches, faire la lessive et les pleins d'eau. Un accueil et des perspectives qui font aussitôt oublier la fin de traversée pénible que nous venons d'endurer, dans une alternance de méchants grains et de brisettes inconsistantes. Après l'apéritif de choix qu'a constitué Fernando do Noronha, la prise de contact avec le Brésil continental est à l'avenant : l'ambiance en ville est partout plaisante, spécialement au marché, où nous flânons plus par plaisir que par nécessité. C'est l'occasion d'y retrouver Gilles, qui vient de Guyane par voie de terre ; ce sympathique équipier d'un voilier connu de l'autre côté de l'Atlantique prend pension à bord de Chercha-Païs le temps du carnaval.

Devant la persistance du vent de sud et sur les conseils de celui qui nous a reçu dans ces eaux, nous décidons de vivre les festivités à Olinda (c'est-à-dire "La Belle"), non loin de Recife, au lieu de pousser jusqu'à Salvador, notre intention première. Le samedi, donc, jour où débute le carnaval, nous appareillons vers la ville voisine en suivant le voilier d'un brésilien du Iate Clube qui va nous guider à travers la barrière de récifs. C'est très obligeant de sa part, puisqu'il fait l'aller-retour pour notre seul service ! Le parcours est assez impressionnant car, malgré l'eau claire, les fonds ne se distinguent pas à l’œil alors que la route frôle parfois les brisants. Au terme de cette croisière de six milles tout au plus, l'ancre plonge dans une sorte de lagon bien abrité, devant une plage protégée par des enrochements coiffant les récifs. Au-dessus, vers le sud, la vieille ville d'Olinda est splendide, bâtie dans le style colonial portugais et traversée de frondaisons.


Le vieil Olinda, traversé de frondaisons.

Le carnaval se révèle à nos yeux par sa face sombre. En effet, Michelle, Gilles et moi partons tôt en ville, le lendemain matin, et le spectacle qui s'offre à nous est apocalyptique : les rues sont jonchées de gens ivres de fatigue ou d'alcool, figés dans les positions les plus invraisemblables, écroulés sur des capots de voitures, couchés sur les murs de clôture ou dans les caniveaux. Les moins amochés sont à la plage, vautrés sur le sable, à moins qu'ils ne soient immobiles dans l'eau jusqu'au cou, souvent deux par deux, bien collés. Il est très impressionnant de côtoyer tous ces zombies pendant les quelques heures que dure l'apathie générale. Nous en profitons pour déambuler au calme dans une ville qui mérite bien son nom, avec son relief accusé, ses arbres et ses fleurs, ainsi que ses trésors d'églises, de couvents et de maisons anciennes. Errant lui aussi dans cette ambiance surréaliste, Patrice, jeune médecin parisien tout juste descendu de l'avion et complètement abasourdi par ce qu'il découvre, se joint à notre groupe. Voilà comment dimanche matin, à 8 heures, à Olinda, nous lisons Le Monde du jour…

Dans l'après-midi, nous rentrons à bord après une batida bien tassée, laissant Patrice, toujours un peu comateux, devant un deuxième verre de ce "jus de fruit" qu'il trouve excellent. Ce que nous avons vu a tempéré nos envies de carnaval et ce soir-là le Chercha-Païs abrite certainement les seules personnes qui ne sont pas de la fête. Autant dire que rien ne trouble le mouillage quand nous le sillonnons en planche à voile, le lendemain, avant de nous décider à partir vers le tumulte d'Olinda.

Dès les premières rues où nous nous aventurons, ce ne sont que déguisements en tous genres, bricolés, amusants ou somptueux. Une extrême joie de vivre éclate de toute part, chaque visage s'illumine de sourires, depuis les gamins sachant à peine marcher jusqu'aux aïeules qui ne peuvent dissimuler leur âge, chacun danse, tressaute, où qu'il se trouve, dans la rue, les entrées de maisons, les garages, les places. Sur les places, justement, se trouvent les principaux orchestres et la foule y est d'une telle densité que nous faisons demi-tour vers une butte propice à une vision d'ensemble. C'est affolant, ce n'est plus une foule, c'est un animal gigantesque qui vibre en cadence, infiniment riche de formes et de couleurs. Nul besoin de chef pour tout coordonner, on a vraiment l'impression d'un seul corps frénétique, inépuisable. Il y a aussi des défilés, par quartier, par famille ou par regroupement spontané. Certains ont de bons orchestres et des costumes magnifiques, tandis qu'à l'autre bout de la gamme on se contente de danser encore plus follement en marquant la cadence sur des cannettes de bière. En tous cas, au passage de chacun des groupes, la foule emprunte un moment son rythme, les bras levés et une intense lumière dans les yeux !


Une débauche de couleurs, de musique et d'énergie.

Pour nourrir et abreuver cet énorme rassemblement, les rues ont vu pousser des centaines de stands branlants, un peu anarchiques, mais jamais en manque de provisions. Sur la place principale, l'orchestre reprend les succès des années précédentes, ceux du jour, ainsi que les hymnes à la gloire d'Olinda, que la foule entonne en chœur, puissamment, sans pour autant faiblir une seule seconde quant à la danse. Il faudrait se jeter là-dedans à corps perdu, c'est tentant, mais Michelle et moi partageons la même peur de la foule et de cette frénésie collective.


Certains mouvements de foule font vraiment peur.

Mardi Gras, dernier jour officiel du carnaval, qui met en fait une semaine à venir à bout des ultimes énergies, nous partons admirer les défilés de chars. Qu'ils soient somptueux ou de bric et de broc, c'est toujours le même panache et la même inventivité et ils soulèvent un égal enthousiasme.


Les rues débordent de flots humains en délire.

Le délire atteint son paroxysme quand s'avancent les mamulengos, ces marionnettes géantes qui sont la signature et la principale attraction du carnaval d'Olinda.


Les mamulengos, marionnettes géantes, sont la signature du carnaval d'Olinda.

Les confetti volent de plus belle, les batailles de talc redoublent, la foule se déchaîne, tout ou presque semble possible : ici, un accouchement mimé en pleine rue (ce pourrait être un véritable accouchement, car les femmes enceintes trépignent aussi bien que les autres), là, un vieux qui s'applique tout seul à une danse lente et compliquée, des voitures folles circulent en pétaradant, comme par exemple une Volkswagen en fer forgé, un ancêtre, visiblement ivre, zigzague sur un vélo où sont entassées une vingtaine de chaises, un jeune passe en poussant une brouette où se tient un copain, courant comme s'ils avaient le diable à leurs trousses et d'autres sont complètement dissimulés par des combinaisons intégrales qui ne laissent même pas deviner leur sexe.


Il y en a pour tous les goûts dans les défilés.

Réflexion faite, l'étonnement vient aussi de ce qu'on ne voit pas dans cette folie collective. Personne -hormis nous- ne se comporte en spectateur de ce carnaval où il n'y a pas la moindre tribune et où pratiquement aucun citadin n'est à sa fenêtre. Il n'y a non plus ni violence, ni service d'ordre, ni organisation, et pas vraiment de course aux décibels. Quelle belle parenthèse de liberté dans un pays soumis à la dictature depuis deux décennies !

Le lendemain matin, nous trouvons des traces de cette explosion de liesse jusqu'à notre bord, au beau milieu du mouillage : agrippés à l'échelle de bain, deux adolescents font l'amour comme ils peuvent, tandis qu'un gamin dort sur le roof, en plein soleil. Cet enfant prénommé Robinson est tout fier de nous expliquer qu'il en est à sa troisième nuit sans sommeil. Puis il nous parle beaucoup du frevo, le rythme frénétique qui n'appartient qu'à Olinda, si nous avons bien compris. Une musique, dit-il, qui conduit les danses du carnaval d'ici, si rapides et acrobatiques qu'aucun étranger ne saurait les apprendre. « Mais pourquoi es-tu venu dormir sur le bateau ? ». Nous comprenons alors qu'il est sans parents ni famille, donc sans maison. Robinson est seul dans sa ville et il vit dans la rue, mais cela ne semble guère important à ses yeux de garçon de dix ans…

(mars 1984)