Un baptême à l'huile de requin
pour Dolphus

Francis et Jean trépignent. Ils voudraient déjà être à la Barbade pour avoir sous les pieds le nouveau bateau que leur promet la rumeur maritime. Sauf qu'en cette fin janvier, l'alizé est très musclé, comme nous le vérifions dès la sortie des Saintes, dans le canal de la Dominique, si bien qu'après ce passage agité, l'équipage se laisse tenter par une escale réparatrice dans la baie du Prince Rupert. Merveilleuse Dominique, luxuriante au possible ! L'île déploie en outre un relief très accidenté qui a permis aux Indiens Caraïbes d'y trouver leur ultime refuge : de ces montagnes inaccessibles dévalent, dit-on autant de rivières et de torrents qu'il y a de jours dans l'année. Ce tableau édénique fait passer au second plan l'urgence de notre mission "Barbados".

Au matin, rejouant la découverte de cette terre par Christophe Colomb -un dimanche, d'où son nom-, nous abordons près de Portsmouth, gros village amorphe fait de cases dispersées au milieu de la végétation en fleur. L'une d'elles abrite tout à la fois la douane, l'immigration, le tribunal, la poste, la garnison, la police, la mairie et sans doute plus encore. À en juger par l'attitude des fonctionnaires, les Français paraissent bien accueillis ici ; peut-être étaient-ce les moins mauvais des anciens maîtres, en tous cas, leur créole en garde le souvenir. Devant la case officielle attendent Brian et Tony, deux gamins qui font l'école buissonnière, jugeant plus intéressant de nous piloter dans leur pays de cocagne : les noix de cocos tombent à foison et ils insistent pour que nous fassions aussi provision de mangues, de cacao, de fruits de l'arbre à pain, de noix de muscade, de citrons, de pamplemousses, de bananes et d'autres trésors de la nature dont nous ignorons tout.


Merveilleuse Dominique, luxuriante au possible !

Partout où le regard se porte, sur ce rivage, c'est un enchantement : les oiseaux-mouches furètent sans cesse sous les frondaisons tandis que des frégates au jabot écarlate pêchent un poisson abondant à quelques mètres de la plage, au sable d'un blanc éclatant. Nos petits guides nous conduisent ensuite vers l'attraction locale, la rivière Indienne, une superbe trouée miroitant sous la verdure, et pour finir nous discutons longuement avec la fille du roi des Indiens Caraïbes et son mari créole, qui tient un restaurant.

Revenus au bateau à la nuit tombée, avec un plein Zodiac de fruits et de noix de coco, nous faisons des heureux en distribuant quelques habits, y compris les quatre pull-overs donnés, avant le départ, en échange de notre vieille 2 cv !


Mireille et les provisions de fruits de la Dominique.

La suite du périple barbadien commence bien, d'abord de rafales en brisettes derrière la Dominique, puis au galop vers la Martinique, dans un alizé raisonnable. À l'abri de la montagne Pelée, nous longeons ensuite la côte sous le ventvent (au) : du côté du vent, (sous le) vent : à l'opposé du vent. dans de petits airs, mais cela se gâte au débouché du canal de Sainte-Lucie. Des grains ininterrompus, une mer forte et du vent forcissant, plein debout, nous contraignent bientôt à aller chercher refuge à Castries, la capitale de Sainte-Lucie. Il est dit que nous n'irons pas facilement à la Barbade. Pourtant à quelque chose malheur est bon, car en fin de matinée nous mouillons tout à côté de Patrice et de son "sous-marin". Las Palmas n'est qu'à quelques mois et déjà les équipages ont beaucoup à se raconter ; nous poursuivons nos récits à terre, en cheminant sur la plage du Choc, en direction de la pointe Vide-Bouteille. En effet, sur cette île qui a changé, je crois, quatorze fois de mains entre Français et Anglais, tous les noms de lieux sont en deux versions.

Le lendemain, il fait grand soleil pour la tentative que nous espérons être la bonne. Au prèsprès : allure où le voilier avance au plus près du vent., nous commençons par un bord en direction de Fort-de-France, dans une mer qui a baissé d'un cran, comme le vent. Celui-ci, d'ailleurs, tourne un peu, nous permettant bientôt de virer pour faire route directe au bon pleinbon plein : allure de près confortable, mais moins efficace que le près serré.. Nous taillons donc dans la houle en nous relayant à la barre, y compris Jean, qui est maintenant confiant dans la solidité du ferro-ciment, à moins que ce soit de la résignation. Il faut dire qu'à 6 nœuds au prèsprès : allure où le voilier avance au plus près du vent., les chocs dans les vagues ont de quoi émouvoir… Vingt-quatre heures après le départ, nous faisons une entrée en grand style à la Barbade, ayant avalé 114 milles et pas mal d'embruns.

Les douaniers traînent vraiment pour venir nous voir (ici, la procédure est à l'anglaise : pas question de poser un pied sur le sol avant que les papiers soient en règle) et jamais Francis n'aura été si impatient de voir leurs uniformes… Finalement, à la nuit tombante, passant sans encombre les rouleaux qui font le bonheur des surfers, nous allons à terre, au Careenage, un bras de mer terminé par le pont majestueux qui a donné son nom à la capitale locale, Bridgetown. Curieux décor so british, encadré par un Parlement néo-gothique qui fait face à la statue de l’amiral Nelson, plantée dans Trafalgar Square. Comme on nous l'avait expliqué aux Saintes, la coque convoitée y est amarrée. Elle porte le nom quelque peu intrigant de Dolphus (diminutif d'Adolphe?), elle fait une dizaine de mètres de longueur, elle suinte la rouille et sert visiblement de squat, mais elle semble saine. Le roofroof : superstructure en avant du cockpit. en bois est bon à jeter et l'intérieur, vide d'équipements à part des toilettes peu ragoutantes, ne comporte que les grandes lignes de l'aménagement. Même s'il manque un moteur, tout le gréement et l'accastillageaccastillage : ensemble des accessoires de pont., au prix dérisoire dont fait état la rumeur -150 dollars-, c'est une occasion en or.


La coque de Dolphus convoitée par Francis et Jean.

Il faudra une grosse semaine avant que l'affaire ne soit conclue. En attendant cette issue encore incertaine, le duo qui constitue dorénavant l'équipage de Chercha-Païs s'occupe à la pêche au tramailtramail : filet à triple nappe. -nous approvisionnons en poisson les voisins du mouillage- et à l'infinité des bricolages qui sont le lot des voiliers au long cours. Le premier jour, Francis et Jean courent la ville pour identifier le propriétaire de "leur" coque et ils obtiennent un rendez-vous pour le lendemain matin. Avec ses trois mots d'anglais, Francis s'échine ensuite à négocier : le prix annoncé s'est allongé d'un zéro supplémentaire, vu que le lot comprend aussi un diesel Mercedes, un grand mât neuf, un artimon branlant et trois voiles. Petit à petit le mouillage se prend au jeu. Francis et Jean reçoivent bientôt le renfort de Cathy, l'une des filles de Saint-Amour, qui fait office d'interprète ; ça avance déjà mieux quand on parle la même langue...

Sur Chercha-Païs, il y a quelques pauses dans l'activité, comme lorsque je plonge pour aller discuter "anglais" avec un équipage qui vient de jeter l'ancre non loin, un couple de canadiens de Vancouver à l'accent à couper au couteau. Soudain, Mireille se met à hurler : « Un requin-marteau ! Sors vite ! Vite, il fonce vers toi ! » Et moi de rigoler, pas dupe d'une plaisanterie éculée. Jusqu'au moment où, au ton de sa voix, j'imagine que c'est peut-être vrai. D'un bond, je prends d'assaut la vedette de la police qui passe justement dans les parages. Elle a un tel franc-bord que je n'ai jamais compris comment j'ai pu me retrouver debout sur son pont. Ce requin-marteau de plus de deux mètres a tourné pendant une heure autour du bateau, certainement mis en appétit par les entrailles de poissons que nous balançons par-dessus bord depuis quelques jours. Jeannot, qui veut voir la bête de près, saute dans le Zodiac avec un masque de plongée. Au moment où il met la tête dans l'eau, le requin débouche par en-dessous et le frôle d'un cheveu ! Il en parlera longtemps...

Pour finir, Dolphus a changé de mains grâce à la ténacité de Catherine, la femme du nouveau propriétaire de Maï Moana, le plus luxueux de tous les Joshua : spécialiste de la vente, parlant parfaitement anglais, elle a pris cette affaire à cœur et a réussi, en une matinée de discussion serrée, à arracher le marché pour un million de francs anciens. Francis et Jean lui doivent une fière chandelle. Après le repas, les garçons partent en ville pour inspecter la coque en plongée afin d'éviter les mauvaises surprises. Nous en savons plus sur ce voilier qui a une dizaine d'années, mais dont l'origine demeure inconnue : son premier propriétaire l'avait tout bonnement donné à deux Anglais de la Barbade, dont l'un a commencé à le remettre en état, ce qui explique le grand mât et le moteur, avant d'abandonner, à court d'argent. La longueur des négociations a tenu au fait qu'il voulait récupérer un peu de sa mise.

La séparation se concrétise et le cœur un peu gros nous entamons un épuisant branle-bas : il s'agit de transborder des centaines de kilos de marchandises sur Dolphus. Du matériel de plongée, un tas de noix de coco, des sacs de riz, du poisson salé, des conserves, de la pharmacie, des vêtements, les bouts et le stock de chambres à air donnés par Henry, un évier en inox récupéré dans la décharge des Saintes, le gros Zodiac et son moteur, etc. En conséquence, Mireille et moi, nous nous attelons ensuite à refaire le centrage de Chercha-Païs, en reculant du lestlest : masse pesante disposée au plus bas des voiliers pour assurer leur stabilité. et en remettant du poids dans la soute arrière. De leur côté, Francis et Jeannot réfléchissent à leur traversée à venir vers les Saintes. Quand on voit l'état actuel de leur bateau, c'est faire preuve d'un bel optimisme et, réalisant que le plus gros problème se situe ailleurs, ils se contentent de décalquer notre carte générale des Antilles, qui va de la Floride au Venezuela ! Nous nous quittons sur un salut ému, eux sur le Zodiac surchargé à destination du Careenage et nous, grand-voilegrand-voile : voile principale sur un voilier à mât unique ou plus grande voile porté par le plus grand mât sur un voiliers à mâts multiples. haute, prêts à envoyer le génoisgénois : la plus grande des voiles d'avant. pour rejoindre la Martinique.

La suite, nous allons l'apprendre quelques mois plus tard, de vive voix, car dans ses lettres Francis jette un voile pudique sur les débuts de Dolphus de crainte que ses parents tombent un jour dessus… Sage précaution. En effet, Francis et Jeannot consacrent leurs débuts à Bridgetown à passer par-dessus bord les toilettes du bateau ainsi que le monceau de saletés qui encombrent la coque, souvenirs des pauvres hères qui avaient fait de l'épave leur abri pour la nuit. Pour se débarrasser de ces derniers, c'est moins simple, et les deux compères sont même obligés de monter la garde plusieurs jours, sabre en main, avant de réussir à cadenasser leur bord de façon efficace.

Il faut ensuite rendre étanche ce bateau dont les hublots ont été volés et dont le roofroof : superstructure en avant du cockpit. laisse voir le jour : tout le stock de chambres à air y passe et la solution Wakelam fera merveille lors de la traversée. Le moteur, neuf mais hors d'usage, est gruté à bord dans les règles, en revanche, le transport des mâts ne peut se faire autrement que par mer, depuis la maison du vendeur. Quand ils nous racontent l'épisode, c'est avec des frissons rétrospectifs. Non pas à cause du franchissement des rouleaux avec ces esparespar : élément de gréement long et rigide (bôme, tangon, mât, etc.).s installés sur le Zodiac, mais bien en se revoyant emmenés vers le large par le vent, suite à la panne malencontreuse du hors-bord. Dans ce pays, pas de pêcheur pour espérer être récupéré et c'est à l'aviron, avec l'énergie du désespoir, qu'ils parviennent à regagner le Careenage. Le matage est un autre moment mémorable de bricolage, avec des bouts frappés sur les réverbères. Cela se passe au mieux pour le grand mât, mais l'artimon bascule sur l'angle du quai et se brise net au niveau des barres de flèchebarres de flèche : petits espars situés en hauteur sur le mât et et servant à le raidir.s. Une demi-heure plus tard, il est en place, réparé au moyen d'une boîte de conserve déroulée et clouée de part et d'autre de la brisure ! Le plus remarquable est qu'il a résisté tel quel tant que Dolphus est resté gréé en ketchketch : voilier à deux mâts, le plus haut étant à l'avant..

La traversée ? Une formalité à en croire une lettre de Francis. « Après quelques bords dans le mouillage de la Barbade nous avons foncé directement sur les Saintes, au ventvent (au) : du côté du vent, (sous le) vent : à l'opposé du vent. des îles. Trois jours pour voir la terre. D'après mon estimeestime : estimation de la position d'un navire d'après sa vitesse et son cap, en tenant compte de la dérive due aux courants., nous devions piquer sur l'ouest cet après-midi-là ; après une demi-heure nous apercevons une île allongée. C'est quoi ? Heureusement la nuit tombe et l'alignement des feux permet d'identifier la Désirade. Cela nous évite d'aborder pour demander notre position… » Nous saurons plus tard qu'ils sont loin d'être sereins pendant ce périple, guidés par un compas ridicule auquel ils font moins confiance qu'à leur petit poste à transistor, orienté pour faire office de goniogonio : dispositif localisant la direction d'un émetteur radio., et avec pour toute carte de détail un atlas des routes aériennes d'Air France récupéré à Bridgetown...

« Nous sommes donc bien arrivés aux Saintes, sur un voilier qui marche drôlement vite, mais trop ardentardent : pour un voilier, tendance à venir face au vent. car la voile d'avant est nettement insuffisante. Au jour, accueillis par la sirène de Lucifer, nous tirons des bords et mouillons à vingt mètres de la plage, au poil car nous n'avons pas d'annexeannexe : petite embarcation pour assurer la liaison entre un voilier et la terre.. Pas de problème pour déclarer notre arrivée aux Saintes, les gendarmes sont vraiment sympas. Dès notre arrivée, les Saintois nous ont baptisés les "PDG Ripolin" et sur le conseil d'Henry qui nous fournit le nécessaire, nous passons la coque à l'huile de requin pour stopper l'évolution de la rouille : une terrible puanteur ! Au moins, les curieux ne s'approchent plus…. »

(février-avril 1975)