Une belle collection de timbrés

L'impulsion que mai 68 a donné, en matière de mœurs ou de retour à la nature, s'est traduit sur les mers, avec quelques années de décalage, par un foisonnement tous azimuts. Que Chercha-Païs était sage, au regard de certaines créations des années soixante-dix ! Et si la majorité des équipages ressemblaient au nôtre, certains sortaient vraiment de l'ordinaire : ainsi avons-nous connu -et apprécié-, notamment, un couple formé du frère et de la sœur, un autre, banal en apparence mais en réalité tous deux épileptiques, dont les crises se déclenchaient chaque fois qu'ils voyaient de trop près les éclats d'un phare... Sans parler du célèbre Ferrossimo, dont l'équipage était composé de Lise et de son mari Olivier, un éphèbe deux fois plus jeune qu'elle. Le champion toutes catégories, en matière d'architecture navale et d'équipage, nous l'avons rencontré aux Canaries et je ne résiste pas au plaisir de l’intégrer dans cette gazette antillaise.

La bateau s'appelait Bris, et son skipper suédois se prénommait Sven. Bris était un engin étrange dont on comprenait mieux la forme en apprenant que Sven l'avait construit dans la cave de sa grand-mère : la longueur de l'esquif correspondait de la sorte à la plus grande dimension du local (6,10 mètres), et sa largeur (1,72 mètres) à la hauteur de sa porte. Inutile de préciser qu'à l'intérieur de Bris, on n'avait nulle part assez d'espace pour s'asseoir. Pourtant Sven partageait le bord avec deux équipières... Il avait commencé son périple par les fleuves et les canaux, en traversant l'Allemagne et la Hollande, « where I met Jannike, a modern independent girl full of curiosity.» La demoiselle avait bien mis les choses au point avant d'embarquer, « la jalousie est une invention bourgeoise que je ne supporte pas, tu dois l'accepter si tu veux qu'on vive ensemble ». A Madère, Jannike est repartie dans son pays le temps de passer son bac, tandis que Sven, fort de l'accord passé, sympathisait avec Gabi, une globe-trotteuse allemande. Aux Canaries, Bris avait donc son équipage au complet, cap sur le Brésil! C'était le premier exploit de Sven Yrvind, qui est devenu par la suite une sorte de gourou des voiliers minimum, allant jusqu'à passer le cap Horn à bord de ses créations.


Gaby, Jannike et Sven, le skipper suédois de Bris.

Dans ces années, il y avait de petites tribus. Ainsi les voiliers français, Chercha-Païs compris, étaient-ils les seuls à être équipés d'une bulle, équipement popularisé par Tabarly qui l'avait lui-même emprunté aux avions de l'aéronavale, où il avait servi. Les Américains arboraient tous un pavillon national grand comme un drap de lit, les Anglais avaient des bateaux fatigués, aux cuivres et aux vernis étincelants, et ainsi de suite. Si l'on s'en tient aux constructeurs amateurs, Allemands, Hollandais et Belges n'appréciaient rien tant que des coffres-forts en acier tandis que les Suisses se reconnaissaient à l'étroitesse de leurs voiliers. La plupart étaient en effet conçus pour correspondre au gabarit des chemins de fer helvétiques et pourtant, je n'ai jamais entendu parler d'un seul bateau suisse conduit à la mer par le train. Dans ce registre, nous avons vu Mistouflet, complice de quelques aventures avec Patrice ; Alain, son skipper solitaire, facteur de son état -il avait à bord ses skis de fonction- a bouclé un joli tour du monde, agrémenté d'une unique descente sur la neige, au Japon, et d'une équipière néo-zélandaise. Le pompon était Dorado, un catamaran pliant aperçu à Bequia, qui devait allier de façon terrifiante l'inconfort et la fragilité.


Dorado, un catamaran pliant sans doute aussi inconfortable que fragile.

Acrux, d'Éric, inspirait au contraire pleine confiance. Ce Suisse extrême, multi-diplômé (ingénieur, ajusteur, tourneur-fraiseur) avait dessiné son bateau, en avait essayé des maquettes en bassin de carènecarène : partie immergée de la coque d'un bateau. et l'avait construit à la perfection. Mieux, il avait fabriqué son sextant de toutes pièces et en avait gravé lui-même le limbe, tandis que dans sa cale, un compresseur de plongée monté à partir d'un moteur de Volkswagen brillait de tous ses chromes. J'ai eu du mal à le croire, mais après que Nathalie, sa compagne belge, l'ait quitté, ce Suisse épris de rigueur et bien propre sur lui est devenu chercheur d’or sur une barge qui drague l’Approuague…


Acrux d’Éric le Suisse.

Un voilier suisse se démarquait toutefois de cette escouade de couloirs flottants, et comment ! Les Bons Enfants, de Pierre et Lulu, chers à nos cœurs, était une copie du Spray de Joshua Slocum, le premier des circumnavigateurs solitaires, c'est-à-dire que ses proportions longueur-largeur étaient inconvenantes (11,20 m pour 4,32 m, alors qu'un rapport du tiers est considéré comme déjà très généreux). Certes, il y avait du volume à bord et il en fallait pour cette famille de quatre enfants, mais Les Bons Enfants remontait fort mal au ventvent (au) : du côté du vent, (sous le) vent : à l'opposé du vent., c'est un euphémisme. C'est donc poussé par les alizés que ce voilier sympathique entre tous est allé jusqu'aux îles Gambier, archipel oublié du Pacifique où Pierre et Lulu, leurs enfants partis voguer de leur côté, ont oublié leur métier de psychanalystes pour se faire maraîchers.


Les Bons Enfants, de Pierre et Lulu.

Dès notre baptême à l'eau salée, à La Rochelle, nous avons commencé à collectionner des noms de bateaux savoureux et je me souviens notamment du voilier de promenade Zezette 4 et de deux chalutiers baptisés Les économies de ma femme et Fleur de mai 2. L'après-mai 68 a totalement désinhibé ceux qui partaient à l'aventure sur les mers et les autorités ont du sursauter en enregistrant le passage de certains voiliers, comme Zéro de conduite, Le café de la gare, Gna-gna-gna ou Train du Nord. Certains annonçaient clairement la couleur, comme les affreux jojos, tous célibataires, qui menaient Au bonheur des dames, ou comme ces deux frères, Armand et Denis, qui écumaient les mouillages à bord de Clitus, que d'aucuns avaient rebaptisé la "poubelle de l'amour". Pour notre part, nous étions jaloux de ces garçons, car ils avaient réussi là où l'état de la mer nous avait découragés : ces deux Bretons avaient en effet pu monter à bord de l'épave du paquebot Antilles, échoué au large de l'île Moustique, et en avaient tiré une douzaine de hublots en bronze commodes à monnayer.


Sur Clitus, les frères Armand et Denis admirant la manœuvre d'un gommier en régate.

Les noms de bateaux nous ont amusés, mais également fait progresser dans les langues étrangères : par exemple, Dajka (bateau américain au pavillon canadien) signifie nourrice en hongrois, la langue de Magdalena, équipière du hollandais Baudwyn, Chubasco, c'est une bourrasque espagnole, Pesk Imbrel veut dire poisson d'avril en breton, Nadejda, l'invraisemblable bric-à-brac flottant de Balov Almazoff, c'est l'espérance, en russe, et Miridrouchba, dans la même langue, signifie paix et amitié, comme nous l'a expliqué Yves, skipper belge féru de spiritisme et grand joueur d'harmonica devant l'éternel. Nous situons certains phares, tel Goulphar à Belle-Ile, et nous savons désormais que Lihou est une des îles anglo-normandes -quand on demandait à Roger pourquoi son bateau s'appelait ainsi, il répondait « Moi, c'est Li et elle, c'est Hou ! »-. Ishtar, déesse mésopotamienne de l'amour et de la guerre, n'a plus de secret pour nous, de même que certains grands crus, Fixin ou Saint-Amour. Chaque rencontre amenait de la sorte une parcelle de connaissance, dans les domaines les plus variés.

En revanche, je n'ai jamais su ce que signifiait Thor Elge. J'y pense à propos de ceux qui ont tenté le Grand Départ à bord de bateaux à moteur hors d'âge, caboteur, chalutier ou petit ferry. Invariablement, ces équipages se retrouvaient ruinés par les quantités de gas-oil qu'ingurgitaient leurs bateaux. Tel était le cas des jeunes vikings partis avec le Thor Elge, délicieux navire norvégien aux boiseries d'un autre temps, dont la timonerie était décorée d'une fascinante carte des fjords. Ils traînaient comme des âmes en peine sur la plage de l'anse Mitan, à l'affût d'une combine pour remplir leur cambuse. Dieu les a finalement pris en pitié. Il est apparu sous les traits d'un photographe canadien qui cherchait un bateau sympathique pour aller faire des photos de charme aux Grenadines. Faut-il développer ? Ces garçons doivent encore parler de leur séjour au paradis et il est probable que les cover-girl qui étaient de la croisière en font autant. En tous cas, au mépris des règles, le Thor Elge a longtemps arboré ensuite le pavillon à la feuille d'érable.


Thor Elge délicieux navire norvégien avec un gommier en équilibre précaire, au près.

Dans ce panthéon, notre ami Patrice occupe une place de choix. Nous l'avons connu à bord de son Farandole, à Las Palmas, le jour où il embarquait pour la grande traversée un bateau-stoppeur qui n'était autre que Titouan Lamazou : nous pouvons nous vanter d'avoir vu le futur vainqueur du Vendée Globe et de tant d'autres courses mythiques mettre le pied sur un voilier pour la première fois ! Ce bateau était un 5,50 JI, un voilier de régate en eau plate d'un peu moins de 9 mètres de longueur, que Patrice, navigateur néophyte mais menuisier habile, avait couvert d'un volumineux roofroof : superstructure en avant du cockpit. arrondi. Parti courir les mers sur un coup de tête avec ce "sous-marin" essentiellement équipé d'une énorme quantité de livres, Patrice a eu beaucoup de mal à sortir de Méditerranée, le courant s'obstinant à lui faire perdre, durant le calme de chaque nuit, les milles gagnés vers l'ouest dans la journée. Qu'à cela ne tienne, il met bout à bout tout ce qu'il a de cordage, avec une petite ancre au bout : « Comme ça, je pouvais dormir tranquille. Si je me rapprochais trop, l'ancre m'aurait empêché d'aller à la côte… Je me suis retrouvé deux matins de suite à portée de voix du bateau d'un autre solitaire, alors je lui ai dit qu'on n'était pas obligés de continuer à s'embêter chacun de son côté. » Alain, le Suisse de Mistouflet nous a raconté la suite : « On a attaché les deux voiliers et Patrice est venu chez moi, mais comme Farandole tapait de temps en temps dans mon tableautableau : partie arrière d'une coque quand elle n'est pas pointue ou arrondie. arrière, on a mis une " immense grande corde ". Avant d'arriver à Casablanca, un bateau à moteur a voulu passer entre nous deux et il a fallu couper la corde, alors j'ai ramené Patrice chez lui... » Fin de l'association des Pieds Nickelés...


Patrice et Farandole, croqués par Titouan Lamazou.

Pour Patrice et Titouan, la traversée de l'Atlantique a été angoissante, car la quille de Farandole s'est mise à bouger, avec les entrées d'eau que l'on imagine et, aux Antilles, notre ami ne voulait plus entendre parler de bateau en bois. Il a alors fait affaire avec un belge, coincé sur un voilier en acier dépourvu de papiers, qui fut tout heureux de l'échanger contre Farandole. Patrice, bien copain avec un douanier, s'est ainsi retrouvé propriétaire d'un Born Free tout à fait en règle, vite surnommé "bonnes frites" par ses voisins de mouillage. Après l'avoir transformé, à la pointe Fouillole, en un voilier gothique, disait-il, avec une étrave à guibreguibre : étrave de forme concave entre la flottaison et l'extrémité avant du pont., un arrière en cul-de-poule et un mât en tubes d'acier à la mode Wakelam, Patrice est revenu en baie de Fort-de-France et c'est sur Born Free gîté à mort, car non encore lesté, que Cécile a fait ses premières navigations. Mireille et moi, nous pensions qu'un tel nom de baptême plaçait son existence sous les meilleurs auspices, loin d'imaginer alors ses problèmes de santé à venir et les bouleversements qu'ils allaient occasionner.


Born Free le voilier que Patrice qualifiait de gothique.

Patrice, avec l'aérien de son conservateur d'allure, reconnaissable entre tous.

Patrice, Mireille et Cécile qui fait ses premières navigations sur Born Free.

Ces semaines, au gré des sorties à la voile et des soirées frites (de patates douces) en compagnie de ceux de Dolphus et des Bons Enfants, nous ont fait apprécier plus encore le personnage attachant qu'était Patrice. Riche d'une culture de complet autodidacte, boulimique de lecture et de musique classique, porté sur l'ésotérisme, il partait souvent dans des considérations fumeuses sur l'infini, la destinée et la mort, pour conclure sur la plus inattendue des énormités, avant un éclat de rire sauvage. Il se nourrissait d'oignons crus, peuplait son carrécarré : pièce à vivre d'un voilier (pièce où se rassemblent les officiers dans un navire). de formes psychédéliques sculptées dans du bois d'épave, partait courir en bord de mer jusqu'à épuisement ou s'enfermait des jours entiers pour apprendre une nouvelle langue étrangère, ce pourquoi il avait un véritable don.

Cela lui fut précieux après sa rencontre avec Julie, une bourlingueuse allemande, solitaire comme lui, qui revenait d'une traversée à cheval de l'Amérique du sud. Chercha-Païs et Born Free se sont retrouvés quelques années plus tard sous le ciel du Portugal et Cécile a ainsi eu pour compagnon de jeux leur fils Hector, dit Wüstenfuchsen (petit renard du désert).


Cécile et Hector, le fils de Patrice et Julie, quelques années plus tard au Portugal.

Julie ayant réussi le dernier de ses examens pour devenir avocate, la petite famille a pu repartir vers l'ouest, avant de se fixer aux Marquises. Sur l’île d’Hiva Oa, Patrice a donné libre cours à sa passion de la sculpture, tandis que Julie s'occupait de la bibliothèque fondée par Jacques Brel. J'ignore comment leur couple s'est désagrégé, toujours est-il que Patrice est reparti un jour en solo sur son Born Free affublé d'un conservateur d'allureconservateur d'allure : mécanisme qui fait qu'un voilier garde un certain angle par rapport au vent (l'homme de barre n'est alors plus nécessaire). reconnaissable entre tous. Sa vie a semble-t-il basculé dans le Pacifique ouest, lorsqu'il a affronté un cyclone. Après avoir gagné le nord de l'Australie, il a tiré son bateau au sec et est parti au plus loin de l'océan, en plein cœur du pays, pour travailler dans l'enfer d'un haut-fourneau. Il a fondé sa religion personnelle et a bâti l'église qui allait avec. Je sais tout cela car, dans les années quatre-vingt dix, une nuit, mon téléphone a sonné : Patrice m'en a fait le récit, depuis les antipodes, après m'avoir annoncé, avec sept ou huit ans de retard, que le mur de Berlin était tombé.

(1974-1997)