Fileuses sur le Maroni

« Vous ne comptez pas rester en Guyane ? »
-Oh si ! Un an peut-être. Ou plutôt deux. Ce pays est passionnant !
« Vous, vous n’êtes pas comme les autres… Bon, je fais charger deux cents kilos de moins sur une de mes pirogues et dans une dizaine de jours vous partirez de Saint-Laurent-du-Maroni pour Maripasoula, avec une mission sanitaire. »

Fantastique opportunité ! Nous en restons bouche bée et, d'ailleurs, notre interlocuteur n'attend pas de réponse. Cet homme qui mène rondement les affaires est le directeur de l'Institut Pasteur : nous venons de faire sa connaissance à l'instant et nous n'aurons plus jamais l'occasion de le revoir... Malgré tout, notre rencontre n'est pas complètement le fruit du hasard. Nous sommes depuis peu en Guyane et en attendant que se concrétisent les opportunités de travail promises, nous faisons du charter à la petite semaine. Cette fois-ci, notre client est l'Amicale des Auvergnats de Guyane, qui nous a confié une bande de gamins à prendre à Cayenne et à débarquer aux îles du Salut, où l'association a son banquet annuel. Bien que nous ayons rendu les enfants en piteux état pour cause de mal de mer, nous sommes gentiment invités aux agapes qui ont lieu à l'"Hôtel des Îles", sur Royale, et c'est ainsi que le docteur Jean-Pierre Digoutte, né natif de Mirefleurs comme sa femme, est venu s'asseoir près de nous au moment du café.

Tout se règle ensuite par téléphone et deux semaines plus tard notre ami Pierre (celui des Phares et Balises), s'invente une mission à Saint-Laurent pour nous y emmener avec sa 4L de service. Nous appareillons sur la RN 1 qui est d'abord une nationale normale, puis une départementale défoncée et enfin une piste infâme ; cependant, de titanesques travaux de terrassement sont en cours et laissent espérer des jours meilleurs. À destination, nous nous installons dans la splendide maison de passage de l’Équipement, héritage de l'époque florissante du bagne. Sardines aux piments, oignons crus et couac, le repas y est très couleur locale, comme le sera le petit déjeuner, avec des brioches à la farine de manioc. En prime, nous avons droit aux fanfares et au défilé du congrès départemental des sapeurs-pompiers, avec sonneries aux cloches de l'église, cocoricos des basses-cours et discours du sous-préfet. Drôle de France que voilà, au milieu d'une cette cité morte aux demeures coloniales de bois et de briques marquées "A.P." (Administration Pénitentiaire), qui fait face à Albina, côté Surinam, dont les maisons blanches sont agrémentées de mansardes. Se coupant à angle droit, les larges rues de Saint-Laurent-du-Maroni sont bordées de maisons aux jardinets foisonnants de fleurs ; l'hôpital occupe près d'un quart de la superficie de la ville, l'ancien camp de la Transportation, encore plus vaste, est devenu un bidonville, les pêcheries sont fermées, la scierie aussi, un vague chantier naval tente de survivre et seuls les services administratifs semblent avoir une certaine activité.

Obéissant à nos vieux instincts, nous allons fouiller les épaves qui jonchent les rives : que de récupération à faire dans ce pays ! Plomb, bronze, inox, antiquités de marine, bois précieux... Sur le Maroni s'étirent les sillages des interminables fileuses, les célèbres pirogues de ce fleuve, aux extrémités relevées en une courbe gracieuse ; certaines ont une petite capote qui leur donne un air de gondole. Puis au soir, nous traversons la ville jusqu'au débarcadère du village boni, aux cases de palmes, d'où nous partirons le lendemain.


Les "fileuses", célèbres pirogues du fleuve Maroni.

Tout comme les Saramacas, les Bonis descendent de "noirs marrons", c'est-à-dire d'esclaves échappés de la colonie hollandaise voisine à partir de la fin du XVIIe siècle, qui ont repris leur vie à l'africaine sur les rives du Maroni, sans troubler l'existence des Indiens qui s'y trouvaient déjà. Ces "noirs de la forêt" sont devenus les maîtres du fleuve, où aucun transport ne pourrait se faire sans leurs pirogues et leurs équipages. Il ne nous a pas fallu longtemps pour noter que le pire racisme sévissant en Guyane est celui dont font preuve les noirs des villes (descendants pour leur part d'esclaves affranchis après l'époque napoléonienne) vis-à-vis de ces "sauvages", comme ils les qualifient. Parmi les rares exceptions que nous constaterons à ce propos, figure Agelas, responsable de la cargaison et accessoirement neveu d'Arthur et Anita (il se fait appeler par son nom de famille). Ce jeune créole n'a en effet pas l'impression de déchoir en enchaînant les missions en forêt en compagnie de ces frères de couleur qui l'aident à distribuer dans chaque village le sel nivaquiné de l'Institut Pasteur (à cette époque heureuse, l'usage d'un tel sel en cuisine suffisait pour prévenir le paludisme).

Aux petites heures du jour, nous prenons place à bord d'une fileuse de quinze mètres, chargée de près de trois tonnes d'essence, de sacs de sel et de matériels divers. Comme toutes les pirogues du fleuve le plus long et le plus puissant de Guyane, notre embarcation est taillée dans un seul tronc, rehaussé par un unique bordé en cèdre-pays, avec deux extrémités arrondies, rapportées pour éviter les entrées d'eau lors du passage des sauts. Tout à l'arrière se tient Maïs, le motoriste, aux commandes d'un hors-bord de 40 chevaux et à portée des 250 litres de carburant nécessaires à la remontée ; devant, se trouvent Mireille et Agelas, puis un certain Cassan, conseiller pédagogique métropolitain en tournée, et moi. Le reste est dévolu à la cargaison, soigneusement bâchée, tandis que tout à l'avant veillent deux bossmen et leur aide, munis de takaris (de grandes perches) et de belles pagaies ornementées.


Les deux bossmen et leur aide se préparent au passage d’un saut.

Sous le ciel étoilé, nous fonçons d'abord entre les longues îles de l'estuaire, griffant une eau lisse comme un miroir. L'aurore ne dure que quelques instants, mais le froid persiste, en même temps que de grands bancs de brume. Le fleuve est gigantesque, jalonné de petits villages qui mettent une touche claire dans la forêt. Puis viennent les premiers rapides, précédant les premiers sauts, assez impressionnants à remonter en pareil équipage : très à l'aise, les takaristes plantent leurs perches d'un bord et de l'autre pour faire pivoter l'étrave et communiquent par signes avec Maïs. À midi, pour la pause repas, nous nous arrêtons à Providence, un ancien bourg de prospecteurs où viennent encore dormir de vieux orpailleurs. Le village est désert et nous mangeons tranquillement sur les bancs de la chapelle. C'est un décor de livre d'aventures et je réalise là, seulement, que nous sommes de plain-pied dans un exotisme non frelaté.


Providence, ancien bourg de prospecteurs.

La rive vierge en face de Providence .

Plus haut, le soleil qui perce parfois révèle des tableaux évoquant ceux du Douanier Rousseau et nous progressons sans incident jusqu'en fin de journée, quand se présentent Maribali soula et Singatétéï soula (soula est le mot local pour saut). Sous un grain bien tassé, nous restons d'abord incrédules en contemplant le slalom parcouru par le courant et la marche que la pirogue est censée escalader. Ce n'est pas un problème, en fait, vu la dextérité des Bonis : le motoriste approche l'étrave au ras de la chute, les bossmen descendent à l'eau, déroulent la "cordelle" et aidés de l'équipage d'une autre pirogue guident l'avant du bateau tandis que le moteur hurle et que les vagues giclent sur les bordés. Au sommet du saut, l'avant surplombe une eau qui est encore lisse mais très rapide, alors que l'arrière est toujours dans les remous et l'on se demande qui va l'emporter, du fleuve ou des hommes. Cahin-caha, la fileuse gagne vers le haut et l'équipage peut bientôt la coincer entre les rochers pour s'activer à faire passer l'autre embarcation. A deux bateaux, tout est possible et les piroguiers ont ainsi transporté à Maripasoula des bulldozers démontés, mais aussi un camion Renault 4X4 entier ! Évidemment, au fil des ans, chaque saut a prélevé son lot de vies humaines, sans compter quelques tonnes de fret emportées à jamais.


La dextérité impressionnante des Bonis à Singatétéï soula.

Nous ne risquions pas grand-chose, à en croire Agelas, car les eaux sont très hautes en ce moment, ce qui permet d'utiliser tous les "bistouris", c'est-à-dire les déversoirs latéraux assez calmes qui encadrent le saut principal. Juste avant l'étape du soir, surgit une curieuse apparition, celle de la grande île hollandaise de Stoelman, avec poteaux téléphoniques, aérodrome et hôtel en dur. Notre destination, Grand Santi, au confluent de l'Abounamy, est beaucoup plus fruste ; avec Agelas, nous allons boire un punch coco chez les gendarmes et, après un autre pot à l'unique bistrot de l'endroit, nous rejoignons le beau carbet de passage pour partager le repas avec nos piroguiers, avant de sombrer dans nos hamacs, bercés par la musique boni.


Grand Santi, au confluent de l'Abounamy.

Réveillés à l'aube par la même musique primitive, nous repartons bientôt sur un fleuve qui se nomme désormais le Lawa. En amont de Grand Santi, c'est la partie la plus spectaculaire de la remontée, avec des sauts très rapprochés qui ont pour vedette l'énorme Lessé Dédé (du nom d'un takariste disparu dans ses remous), infranchissable autrement que par son bistouri. Parmi les autres obstacles figurent encore le Man Bali (tout le monde crie), le Poligoudou (les richesses perdues), ou le Man Caba (tout le monde finit), c'est tout dire.


Le saut de Lessé Dédé (du nom d'un takariste disparu dans ses remous).

Viennent ensuite les Abattis Cottica, où le fleuve s'étale au milieu d'un inextricable chaos de blocs, non loin de la montagne éponyme, un des plus hauts sommets de la Guyane, qui culmine à 730 mètres. Pendant une bonne heure, suivant un trajet bien précis mais on ne peut plus sinueux, les bossmen pataugent pour faire progresser la fileuse à travers un labyrinthe minéral qui nous fait gagner trente mètres de dénivelé. Parmi les escales consacrées à la distribution du sel, il faut noter Papaïchton, la petite capitale des Bonis qui, au moment de notre passage, s'appelle Pompidou, un nom très provisoire du à l'initiative d'un capitaine de village particulièrement godillot. Il faut savoir que les capitaines sont payés par l’État, ce qui provoque d'ailleurs des transferts de village en provenance de la rive surinamienne, notamment avant chaque élection…

À Wacapou, localité indiquée sur toutes les cartes mais abandonnée depuis longtemps par les orpailleurs, le vilebrequin casse dans un bruit affreux. Qu'à cela ne tienne, Maïs sort de sous la bâche un autre 40 chevaux, comme si c'était un fétu de paille, et nous repartons. Le dernier saut, portant en plein milieu un choux maripa, a donné son nom à notre destination, Maripasoula. Grande comme une région française, cette commune compte moins d'un millier d'habitants. Le site du chef-lieu est remarquable : les maisons s'étagent à l'intérieur d'un coude majestueux du fleuve, dominées par un fromager fameux. Cet arbre au tronc démesuré surmonté d'un plumeau de branchages, atteint en effet soixante mètres de haut et se repère de loin. Tout est propre, coquet, agréable, malgré la tôle ondulée. La maison bleue, hors de proportions, des quatre bonnes sœurs de l'endroit jure un peu, mais la chapelle, l'auberge, la gendarmerie, le dispensaire, l'armée, la météo, l'école et l'Équipement font bon ménage avec les carbets alentours, tous entourés de pelouse. Un peu au-dessus se distinguent le carbet de passage, en palmes et bardeaux, au toit pointu, et le carbet indien, tout rond, en palmes tressées.


Le village de Maripasoula, à l'intérieur d'un coude majestueux du fleuve.

Au bord du fleuve, le port des pirogues est animé par des femmes bonis de tous âges qui lavent du linge. Davantage que les noirs, ce sont les Indiens, les premiers que nous rencontrons chez eux ou presque, qui nous frappent. Fiers, indolents et pacifiques, ces Wayana (de la famille Karib, comme les Galibis) semblent d'une impassibilité à toute épreuve. Les enfants sont adorables, tous nus à part quelques pendeloques aux mollets, parfaitement à l'aise et en pleine forme. Les adultes sont vêtus d'une étoffe rouge vif à la taille, le kalimbe, et ont le corps enduit d'une teinture rougeâtre -le roucou- du plus bel effet, dont l'odeur lourde, tenace, entêtante, a longtemps flotté dans ma mémoire.

Après l'inévitable visite aux gendarmes et l'installation au carbet de passage, nous partons flâner, Mireille et moi. Nous nous attardons devant deux fabricants de pirogues, en plein travail, sabre à la main. Plus loin, nous assistons au passage au feu de la nouvelle pirogue de gendarmerie ; délicate opération qui permet d'élargir la coque, menée sous la direction de Dada, un Boni énorme qui a la réputation d'être le meilleur piroguier du Maroni. Il se déplace à grand peine à terre, mais progresse paraît-il dans l'eau comme un dauphin. C'est en tous cas ce que nous explique Jo, surprise et heureuse de nous retrouver près de ce chantier, alors qu'avec son mari Philippe, nous l'avions quittée trois semaines auparavant, à Cayenne, chez Jean-Paul, notre ami commun.


L'atelier des fabricants de pirogues.

Un fileuse presque achevée.

Elle nous conduit chez eux, sur les hauteurs, dans la plus belle maison de Maripasoula. Le village aux pieds, le coude du Maroni devant et la forêt à perte de vue, c'est paradisiaque. Couple de médecins, Jo et Philippe Andrieux n'ont presque pas de meubles, mais ont amassé des milliers de livres et de disques. Rien de mieux pour se détendre au retour des consultations qu'ils vont faire en pirogue, loin sur l'Inini ou l'Itani, le troisième nom du Maroni, plus en amont ; amoureux passionnés du pays et de ses gens, ils soignent les morsures de serpent, les amibes ou les blessures des Indiens, et vivent chez l'habitant dans la sympathie générale. Nous sommes évidemment invités à manger, et comme Agelas nous a présenté Marie-Ange, sa "maîtresse", nous lui laissons le carbet de passage, accrochant nos hamacs sur la terrasse de nos hôtes. Nuit bucolique, tout emplie des braiments de l'âne du curé -un vieil alsacien haut en couleur-, des bruits quasi électroniques des batraciens (ou des oiseaux ?) et des cocoricos ininterrompus de la volaille.

Sur la suggestion d'Agelas, nous embarquons le lendemain pour un tour en pirogue sur l'Inini, avec Mali et Pierre, les instituteurs de Maripasoula. Maïs nous pilote de main de maître dans les méandres de cette rivière plutôt étroite, jusqu'à l'abattis de Nelson Springel, un Saint-Lucien peu banal. Ce vieil homme, qui est en Guyane depuis presque trente ans, est appointé par l'Institut Pasteur pour faire des prélèvements d'insectes en brousse. C'est pour cela qu'à la différence des noirs du Maroni qui parlent le taki-taki, un créole à la sauce anglaise, lui, alterne une phrase de bon français et une de bon anglais. Il ne faut pas se laisser surprendre. En attendant qu'il revienne de sa chasse particulière, nous parcourons son abattis ; c'est la seule pratique agricole possible en brousse, qui consiste à couper un hectare ou deux d'arbres, à les brûler, à dégager ce qui reste et à planter un peu de tout en mélangeant riz, tomates, melons d'eau, ananas, manioc et bien d'autres choses que pour l'instant nous mangeons sans les connaître. Un an après, le sol est épuisé et les parasites sont là ; on abandonne alors l'abattis à la forêt et on s'en va en tailler un autre ailleurs.

Nelson émerge bientôt avec son aide, pieds nus, dépenaillé, le fusil en main et le sabre au côté. Tout fier, il nous présente son gibier, dix infâmes cafards dans une boîte ! Puis, les bras chargés de fruits et de légumes, nous allons à son carbet, isolé sur l'Inini. L'endroit choisi pour finir sa vie, entre la sérénité de la rivière, la vie bruissante de la forêt, avec les toucans, les perroquets, les aigles, les sapajous, et les éclats de couleur des papillons. De temps en temps passe une famille d'Indiens, un orpailleur ou des scientifiques en pirogue, ainsi que ses amis de Maripasoula. Nelson est heureux. Insigne honneur, ceux du Chercha-Païs signent son livre d'or, à la suite de quelques éminents entomologistes américains et tchèques.


Une famille d'Indiens traversant le fleuve.

Un jour encore pour qu'Agelas et son équipage nous permettent de savourer un peu plus la vie de Maripasoula, et il nous faut aller prendre nos billets d'avion à la gendarmerie, où la maréchaussée pèse nos bagages et note nos poids de corps. Au sortir d'une nouvelle baignade dans le Maroni, Agelas nous montre sa pêche du matin, soit trois piraï, le piranha d'ici, pas sympathique du tout ; ces poissons de plus de soixante centimètres de long ne sont heureusement pas agressifs. À ce moment, menée à la pagaie, arrive la plus grande pirogue du Maroni, qui fait vingt mètres de longueur : c'est celle d'Antecum, alias André Cognat, le métallo lyonnais devenu indien -et célèbre- sous ce nom. À la tête d'un village de l'Itani nommé en conséquence Antecum-Pata, marié à Alasawani, il s'est fait le porte-parole des Indiens, les préservant d'un "progrès" fatal et évitant que se perdent les coutumes de la race wayana. Vêtu du kalimbe de rigueur, cheveux longs et teints en rouge, Antecum descend devant nous, suivi de toute la population de son village, visiblement entouré de l'affection et de l'estime de chacun.

Après la promesse à tous de revenir à Maripasoula pour au moins un mois, nous montons dans la jeep des gendarmes, car le Britten-Norman est annoncé. C'est de l'aviation décontractée, à la mode de Guyane : chaque passager case comme il peut ses colis, sa poule, son appareillage scientifique ou ses sacs de couac, et ça roule. Virage serré sur le Maroni, passage à basse altitude sur Maripasoula, et plus rien d'autre ne se présente aux hublots qu'un infini moutonnement vert.

(mai 1975)