À la chasse aux papillons à Bélizon

Essence, hamacs, cartes, sérums antivenimeux, fusils, filet de pêche, sac de couac et boîtes de sardines sauce piquante, notre fourniment pour une semaine ne saurait être plus guyanais. S'y ajoutent les filets à papillons qui donnent le ton de la virée en pirogue à venir. En la circonstance, Mireille et moi sommes aux ordres de Jean-Pierre Rogé dit Spirou, personnage fluet qui aime à se prévaloir de son statut de militaire de réserve et qui, pour l'heure, joue les baroudeurs sous un treillis et un chapeau de jungle. Néanmoins, à cette époque, nos relations sont encore cordiales, d'autant que l'équipage se compose en outre d'Andrée, sa plaisante compagne, et de leurs amis Jacques et Jacqueline, tous juste descendus de l'avion de Paris. Ces derniers, apparemment très agréables aussi, sont des collectionneurs de papillons dont le Graal, espéré depuis des années, prend la forme d'une remontée de la Comté presque jusqu'à ses sources.

L'expédition a pour point de départ Stoupan, à l'extrémité d'une route qui plonge dans le Mahury en formant un dégraddégrad : en Guyane, plan incliné servant à l'accostage des pirogues.. C'est un poste de la Légion qui contrôle le passage sur le fleuve, ici dénommé Mahury, avant de devenir l'Oyac et enfin la Comté, au fur et à mesure qu'on le remonte. À Stoupan nous attend une pirogue d'un peu moins de huit mètres, fournie par Arthur Agelas, venu de la berge opposée -soit à huit cents mètres- où il vit à l'écart de tout avec sa femme Anita, comme je l'ai déjà évoqué.


Spirou refait le plein.

Spirou organise le chargement et nous installe : entouré de ses jerrycans, il sera le motoriste, puis viennent Andrée, au milieu des provisions, Jacques et Jacqueline, avec les genoux dans le tas de matériel qui occupe le centre du canot, Mireille et moi devant, où je ferai donc office de navigateur et de takariste. En route. Passé un pont métallique récent, où ce qui sera un jour la "route du Brésil" franchit le fleuve, nous laissons l'Orapu sur la gauche et pénétrons bientôt sur la Comté, agrémentée des îlets Saint-Régis -à vendre pas cher, nous a indiqué Arthur-. Bref préambule car, le temps d'une baignade et du casse-croûte, nous faisons halte devant le carbet d'un ami. Il faut dire que cette partie de la Comté est un peu Le Touquet de Cayenne : la brousse y est constellée de carbets de vacances et de week-end, chaque notable se devant d'y posséder le sien, avec le canot automobile amarré devant la pelouse. Vers l'amont, les carbets s'espacent et le dernier appartient à Pierre Dubernat ; l'ancien navigateur solitaire a débuté son histoire d'amour avec la Guyane en ouvrant là une concession agricole, devant laquelle son voilier, le Solitaire III, est resté ancré quatre ans, avant qu'il ne le vende, ayant décidé de devenir chercheur d'or. En fait, il y a trois carbets, l'un ouvert à tous pour le passage, un second pour les amis, et celui du maître : ayant par la suite fait la connaissance de Pierre Dubernat, nous avons eu le privilège d'y être reçus et d'y contempler la plus extraordinaire bibliothèque de livres de voyages et d'aventures qu'on puisse rêver. Autre privilège, soit dit en passant, nous avons aussi eu l'occasion d'accueillir l'illustre broussard à notre bord, où il a passé la seule nuit de sa nouvelle existence hors d'un hamac, chose tellement inhabituelle qu'il n'a pas réussi à trouver le sommeil !


Un carbet sur les berges de la Comté.

La remontée nous mène ensuite au jalon immanquable de la roche Diamant, qui fait briller ses facettes au beau milieu du fleuve, puis au dernier poste, Edmond, où vivent huit personnes en comptant le gendarme et sa femme ; s'y ajoutent, en amont rive gauche, quelques brésiliens qui font pousser des bananiers sur un grand abattis. C'est tout ce qu'il reste d'un village créole cent fois plus important jadis.


Edmond, le dernier poste, où vivent huit personnes.

Au-delà, la civilisation est encore présente sous la forme de l'exploitation de Léveillé, un forestier qui fait flotter le drapeau tricolore au-dessus de sa scierie. Puis arrive Cacao, que nous avions connu occupé quelques mois auparavant : plus personne ne vit sur cet ancien site du bagne ré-ouvert par un autre bûcheron, un Perpignanais irascible qui a défrayé la chronique en tirant sur des clients du semblant de restaurant que sa femme venait d'ouvrir. Leur aînée Violette, qui chassait le morpho aussi bien que le cochon-bois, a été enlevée à ses parents pour être scolarisée, d'où le départ de la famille avec les deux jeunes garçons restants. Le lieu paraît voué à l'abandon. Pourtant de nos jours, desservi par une bonne route, Cacao compte trois mille habitants ! En effet, en 1977, l'endroit a été mis à la disposition de réfugiés hmongs fuyant les persécutions dont ils étaient victimes sur les hauts plateaux du Laos. En quelques années, ces travailleurs acharnés ont prouvé que le maraîchage était bel et bien possible en Guyane, contrairement à ce qu'affirmaient les responsables de l'agriculture, et les Hmongs ravitaillent désormais tout le pays en produits frais.


Mireille, Jacques, Jacqueline et Jean-Pierre Rogé, dit "Spirou".

Non content d'avoir demandé au gendarme de dégraddégrad : en Guyane, plan incliné servant à l'accostage des pirogues. Edmond de déclencher les recherches dans une semaine, si nous n'étions pas repassés, Spirou en rajoute alors un peu dans le genre aventurier. Il est vrai qu'en amont de cacao la Comté est vide d'occupation humaine et le manque de points de repère fait que suivre le cheminement sur la carte n'est pas commode. Nous commençons à apercevoir une faune qui nous change des sempiternels planés des urubus : des tortues, des can-cans -rapaces grégaires qui font un raffut de tous les diables, ainsi nommés en référence à leur cri puissant-, de même que de somptueux martin-pêcheurs, bleu, violet et blanc, qui nous précèdent en se passant le relais. Nous apercevons aussi de plus en plus de gros-becs, c'est-à-dire des toucans, à la silhouette cocasse. De temps à autre un fracas de branches brisées suivi d'un gros plouf signale le plongeon d'un iguane qui se chauffait au soleil. À l'occasion, un serpent traverse, mais ce sont surtout des papillons de rêve qui croisent notre route. Jacques et sa femme sont au bord de la crise de nerfs !


Un gros-bec, le nom créole du toucan.

Des bois commencent à pointer hors des eaux brunes et il me faut indiquer la route à Spirou. Nous franchissons le saut Bief par son bistouri latéral, mais il y a tellement d'eau que nous aurions pu passer la chute tout droit. C'est un très beau site d'où jadis les chercheurs d'or gagnaient les montagnes Cacao. La nuit approche quand nous atteignons l'étape prévue, au lieu-dit Mouchoir. Cette ancienne implantation des Jésuites, où nous déterrons d'ailleurs une bouteille en verre de leur fabrication, doit son nom à un Saramaca qui a prospecté ici pour Léveillé, avec deux compères. Trois carbets minuscules couverts de palmes, mangés aux termites, témoignent de leur passage, ainsi que les restes de l'endroit où ces hommes dormaient, de simples planches couvertes de copeaux, les noirs marrons n'ayant pas tous adopté le hamac. D'ailleurs, c'est à peine si nous avons la place d'y tendre les nôtres. La pluie de l'après-midi a tout trempé et nous n'arrivons pas à faire du feu, inconfort qui est un détail au regard de la nuit blanche vécue par Jacqueline, terrorisée par les bruits mystérieux de la forêt.


Un des minuscules carbets du lieu-dit Mouchoir.

Le lendemain matin, nous repartons à petite allure car le fleuve se rétrécit à force de se diviser, mais il garde énormément d'eau. Nous apercevons un mouton-paresseux tout en haut de son arbre ; par extraordinaire, ce n'est pas un bois-canon, dont les feuilles constituent sa nourriture favorite. Je précise que le paresseux est le seul mammifère de Guyane facile à observer : en effet, plutôt que de chercher à se dissimuler, il échappe à la vue de ses quelques prédateurs du fait de la lenteur de ses mouvements.


Un mouton-paresseux haut perché.

A midi, escale à Étienne, un autre carbet saramaca abandonné, entouré d'arbres fruitiers. Nous nous restaurons, nous emplissons nos sacs de fruits (dont les cerises d'ici, qui ont trois noyaux) et la remontée se poursuit sous les cirés rituels de l'après-midi. Les lacets du fleuve se resserrent, la pirogue frôle les lianes et nous admirons la végétation de près. Les fleurs sont rares, mais c'est un délire de feuilles, qui cascadent et foisonnent autour de troncs de tous les genres. Le gibier est très présent aussi avec des hoccos, des bandes de singes, des perroquets, des hérons discrets, un aigle de belle taille et même un caïman, ce qui est rare en plein jour.

Notre gîte pour la nuit est une nouvelle fois une ruine de carbet, près du confluent de la criquecrique : en Guyane, désigne une rivière ; ailleurs, petite anse. Grand Galibi. Laissant les filles installer le campement, les hommes partent dans la pirogue vide, à la pagaie, pour chasser. Nous explorons d'abord une criquecrique : en Guyane, désigne une rivière ; ailleurs, petite anse. dormante au-dessus de laquelle il y a tellement de végétation qu'il y fait presque nuit. Puis, plus bas sur la Comté nous manquons de justesse un gros cochon-bois ; au crépuscule, nous revenons bredouille mais les yeux pleins de merveilles. Il nous reste à renforcer les carbets, à faire provision de bois et à dîner. Accostent alors un noir avec sa doudou qui descendent de deux jours de chasse sur le Grand Galibi ; ils étaient les seuls à être remontés devant nous.


Notre gîte pour la nuit près du confluent de la criquecrique : en Guyane, désigne une rivière ; ailleurs, petite anse. Grand Galibi.

Nous repartons de Mouchoir à la diane, peut-être parce que cela fait davantage commando aux yeux de Spirou. En tous cas, nous grelottons en traversant les bancs de brume qui encombrent les méandres de la rivière. Il y a beaucoup de bois tombés et nous touchons souvent, dans un décor qui devient somptueux. J'ai vraiment de la difficulté à suivre notre progression sur la carte, jusqu'à ce qu'apparaisse la Roche Fendé, un rocher pointant dans l'eau boueuse, fendu comme par un coup de hache. Il reste à franchir le saut Clouet, long enchaînement de rapides encombrés de troncs et de rochers. Heureusement il y a de l'eau et le passage se fait sans difficulté : le petit moteur étale le courant, ronfle, fait serpenter le lourd canot, et nous passons. En milieu de journée, nous parvenons à Bélizon, au terme de la Comté navigable. Un grand carbet s'y élève devant le fleuve qui déroule à toute vitesse un flot très profond. Autour s'étale une petite savane, avec des bananiers sauvages, des manguiers et des ananas, qui sont probablement un héritage du temps des Jésuites.


Départ à l'aube à travers les bancs de brume des méandres de la rivière.

Nous nous installons autour du feu pour le repas, avant de repartir en pirogue vers l'amont, où un barrage d'arbres écroulés nous bloque tout de suite. L'occasion d'une baignade avant le début de la chasse aux papillons qui nous voit agiter des leurres en papier brillant en courant de-ci de-là. Comment décrire les prodiges de la nature que nous attirons ? Morphos, bleus barrés et rhetenors aux couleurs métallisées explosant comme des flashes sous les frondaisons et dansant en reflets sur l'eau. Machaons fantasmagoriques, chinois verts -une espèce que nous avons vu obscurcir notre pare-brise, près de Kourou, lors de sa migration en masse- et, plus fascinants encore, papillons transparents, comme des dentelles animées, en vol, ou des vitraux de rêve quand ils sont posés. Il y a aussi les planeurs qui évoluent à la cime des arbres, majestueux avec leurs vingt-cinq à trente centimètres d'envergure, les claqueurs, qui crépitent bruyamment, les rouges, les jaunes, les blancs, les mauves et les multicolores.


Parmi la multitude de papillons de rêves de Bélizon,
en haut à droite, un agrias, en bas, un chinois vert et un claqueur.

Bélizon est surtout connu pour être le point de départ du plus fameux layon de Guyane, qui conduit à Saül, à 180 kilomètres de distance. Un parcours terriblement difficile, que les légionnaires ré-ouvrent de temps à autre. Pierre Dubernat le fait aussi, pour son seul plaisir, pieds nus, avec son sabre, sa pierre à aiguiser, un sac de couac et un fusil, marchant à une cadence infernale que personne ne pourrait suivre. Le lendemain matin, Spirou et moi, équipés de pied en cap, nous partons modestement sur ses traces. Au début c'est facile et nous faisons à peu près quatre kilomètres en une heure. Nous quittons même la piste un moment pour aller voir une criquecrique : en Guyane, désigne une rivière ; ailleurs, petite anse. qu'on entend au loin. Nous la trouvons qui rebondit dans le quartz et nous nous penchons sur le sable qui brille, fascinés par la certitude qu'il renferme de l'or (nous savons aussi qu'une infime paillette suffit à lancer un éclair visible de loin...). À tout hasard, nous ramenons deux blocs dont les grains miroitent. Certainement du mica, ou alors de la pyrite, l'or des fous. Pour ce qui est des papillons, c'est affolant ! Spirou capture même à la main un agrias bleu et rouge, d'une valeur faramineuse, paraît-il, et qu'on voit rarement au niveau du sol, car il reste dans la canopée ; nous sommes trop loin pour le ramener intact et il le relâche. Dès notre retour, le reste de la tribu fonce à son tour sur la piste et la moisson est bonne pour Mireille qui chasse, quant elle, les graines : condori, œil de bœuf, courbaril, patua joliment marbrées et évidemment panacoco, petites perles d'un rouge éclatant, ponctuées d'une tache d'un noir de jais (elles sont produites par un arbre à graines, qui n'a ni fleurs, ni fruit).


Parmi d'autres graines, les rouges et noires du panacoco, dont on fait des colliers.

La vie s'organise à Bélizon : tandis que Jacques et Jacqueline jouent du filet à papillons, Spirou part chasser et revient bredouille, Mireille tente la pêche, qui rapporte deux succulents koumarous, et j'assure la provision de bois en compagnie d'Andrée. En fin d'après-midi, nous repartons en pirogue et la montée des eaux qui s'est poursuivie nous permet d'atteindre la criquecrique : en Guyane, désigne une rivière ; ailleurs, petite anse. Blanche ; nous la remontons jusqu'à un barrage de troncs enchevêtrés ; un peu en aval, nous prenons la criquecrique : en Guyane, désigne une rivière ; ailleurs, petite anse. Mazin, dont les eaux chocolat refusent de se mélanger à l'eau noire (!) de la criquecrique : en Guyane, désigne une rivière ; ailleurs, petite anse. Blanche. Ayant fait demi-tour à l'approche de la nuit, nous essayons de descendre à la pagaie, mais la pirogue est trop lourde pour que le takariste débutant que je suis parvienne à la faire virer rapidement et nous manquons de chavirer, empêtrés dans les branches qui pendent des arbres.

Les deux jours suivants, il pleut moins, les nuits sont agréables, sans moiteur ni moustiques, et notre séjour, qui n'a plus rien d'une aventure, tourne aux vacances balnéaires. Sans doute est-ce cela qui incite Spirou à ordonner un nouveau départ avant l'aurore, pour le retour. Le canot file avec le courant entre les berges resserrées et dégraddégrad : en Guyane, plan incliné servant à l'accostage des pirogues. Edmond est atteint pour le repas de midi. Le gendarme, qui revient de la pêche, nous présente tous les habitants de l'endroit et, notre en-cas avalé, nous allons visiter les parages où s'élève une chapelle de brousse désaffectée, avec un confessionnal très minimaliste, fait d'une simple porte ajourée que l'on rabat contre le mur après usage. Le gendarme nous offre le café : il va bientôt partir pour sept mois de congé avant sa nouvelle affectation sur une île du Pacifique pratiquement déserte. A Edmond, il chasse le papillon, taille le bois, fait des meubles. Que fera-t-il là-bas ? Il ne se pose pas la question, certain en tous cas qu'il sera heureux, avec sa femme, sur son île.


Le gendarme du dégraddégrad : en Guyane, plan incliné servant à l'accostage des pirogues. Edmond de retour de pêche.

Mireille et Andrée dans la chapelle de brousse désaffectée du dégraddégrad : en Guyane, plan incliné servant à l'accostage des pirogues. Edmond.

Sous des trombes d'eau, la fin de la descente de la Comté est moins plaisante. À Roura on panse les plaies de la fête annuelle, qui semble avoir connu de sacrés débordements ! À Stoupan, il fait de nouveau beau et nous décidons d'aller remonter la criquecrique : en Guyane, désigne une rivière ; ailleurs, petite anse. Gabrielle. Cette rivière, très différente de ce que nous avons vu les jours derniers, est une splendeur, avec des eaux sombres qui serpentent dans un tunnel de palétuviers rouges, car nous sommes en zone littorale. Hélas, inapprochables depuis le premier jour, les morphos ne sont toujours pas à portée de filet : nos collectionneurs ne ramèneront pas le papillon qui est, ironie du sort, à la fois le plus éclatant et le plus commun de Guyane.


Les splendides eaux sombres de la criquecrique : en Guyane, désigne une rivière ; ailleurs, petite anse. Gabrielle.


Le morpho, papillon le plus banal de Guyane.


(juillet 1975)