L'or de Bois-Canon

Tafia à volonté, champagne et biscuits, on fête la sainte Barbe à Sophie. Ironie de l'affaire, c'est l'église du lieu qui abrite cette célébration tout à fait païenne de la patronne des mineurs, des artilleurs et autres artificiers. Depuis que l'arrivée des hommes du BRGM a ramené un peu d'activité, il y a quelques mois, dans la mine abandonnée, l'édifice abrite en effet la cantine, cadre légitime de cette soirée bien arrosée qui améliore le sempiternel menu fait de soupe et de fricassée de gibier.

Trois mois après ma première incursion à Sophie, je bénéficie une nouvelle fois d'un vol affrété vers cette piste perdue en forêt, mais ce n'est plus l'administration qui régale. Le commanditaire, assis à l'avant aux côtés de l'ami Guy, le pilote, n'est autre que Saint-Omer, une haute figure parmi les orpailleurs de Guyane, qui vient de démarrer l'exploitation du filon de Bois-Canon, à quelque distance de Sophie. Un contremaître et une équipe d'indiens sont aussi du voyage.


Un contremaître de Saint-Omer et une équipe d'indiens sont du voyage.

Quand nous arrivons à la verticale de la piste, à la demande de l'entrepreneur, Guy s'efforce d'aller survoler son chantier : il part deux minutes et trente-cinq secondes sur un cap soigneusement mémorisé, puis il se met à cercler. Dans le dédale de la végétation, Saint-Omer suit des yeux de petites criquecrique : en Guyane, désigne une rivière ; ailleurs, petite anse.s qu'il est le seul à distinguer et il finit par se repérer : nous apercevons bientôt une minuscule trouée de terre rouge dans la brousse. Tel est Bois-Canon, au bout du bout du monde. En comparaison, Sophie, dont on distingue une ancienne excavation au loin, apparaît comme le comble de la civilisation avec sa radio, sa douche et sa piste, où Guy réussit ensuite un atterrissage parfait, bien que le Britten soit en surcharge, comme toujours.


Sophie est un comble de civilisation en comparaison de Bois-Canon.

La cargaison hétéroclite de ce vol est donc à destination de Bois-Canon et tous les porteurs disponibles vont être mis à contribution. Le lendemain de fête débute avec un café-pain rassis-beurre rance, vite avalés, et la petite colonne pour Bois-Canon ne tarde pas à se mettre en route vers le sud-ouest. Derrière "Papa Saint-O", marchent Cazaubon, patron de l'entreprise de forage qui travaille à Sophie, Rossignol, un ami à lui, un jeune technicien du sondage qui était encore à Paris quarante-huit heures auparavant, l'orpailleur Lambert et moi. Nous portons le ravitaillement dans des catouris-dos, sorte de sac à dos des Indiens, fait sur place en liane, écorce et rotin ; c'est léger, souple et toujours réparable, par définition. Lambert, cinquante-cinq ans peut-être, sec et l'allure branlante, porte bien vingt-cinq kilos, pieds nus sur une piste pleine de chicots acérés, résidus d'un débroussaillage tout récent. Et comme nous n'allons pas assez vite à son goût, il reste en arrière pour chasser...


Lambert, au début du trajet entre Sophie et Bois-Canon.

Les premiers kilomètres, longeant de loin en loin la Sophie et la criquecrique : en Guyane, désigne une rivière ; ailleurs, petite anse. la Grève, sont gentiment vallonnés, marécageux mais pas trop pénibles, à part les franchissements de criquecrique : en Guyane, désigne une rivière ; ailleurs, petite anse.s sur des troncs pourris, moussus et inclinés. Tout au long du chemin, Saint-O nous enchante d'anecdotes ou d'enseignements sur la brousse. Il faut dire qu'il prospectait déjà la Guyane pour les forestiers dans les années trente, que sa seconde femme est indienne et qu'il parle tous les dialectes en usage dans le pays. Infatigable, il ne rentre pratiquement jamais chez lui, à Maripasoula. Petit, campé sur des jambes extraordinairement musclées, il a un visage de discret rond-de-cuir, hormis les yeux, qui lancent des éclairs derrière ses grosses lunettes. Et il parle, il parle... « Vous entendez ce cri ? (on aurait dit une tourterelle). Eh bien c'est un crapaud à ventouses qui vit dans les arbres et qui appelle la pluie. » « Et cet arbuste, c'est le bois-bandé... » Suit la recette pour préparer ce puissant vasodilatateur -dont il faut user avec modération pour ne pas être victime de priapisme aigu-, avec tous les détails, jusqu'au nombre impair, trois, cinq ou sept, de grains de maïs que les vieux créoles ajoutaient au tafia de la macération. Complément naturel de cette racine miracle, il nous montre ensuite une sorte de moisissure, la « dentelle-la-vierge », que les femmes indiennes et bonis utilisent parfois en contraceptif. « Vous voyez cet arbre ? Avec sa sève on fait une préparation qui vaut toutes les quinines. Et sentez la résine de l'arbre à côté. C'est de l'encens. » « Tiens, les babounes sont passés ici il n'y a pas longtemps... » -A quoi le voyez-vous ? « Vous ne sentez pas cette légère odeur qui flotte ? »

Fusent des dizaines de noms d'arbres, impossibles à différencier pour le profane, tous considérés avec l’œil d'un forestier parcourant un pays de cocagne. Puis Saint-O débusque un bébé kwata, dont la mère a sans douté été tuée par les chasseurs de Bois-Canon ; tout attendri, Cazaubon décide aussitôt d'adopter le petit singe. Plus loin, la piste devient difficile, accidentée, glissante, avec de longs passages en dévers, et le catouri commence à peser sur les épaules. Nous entendons Guy passer avec son avion. Il revient d'une évacuation sanitaire, apprendrons-nous au retour ; il avait amené à Cayenne un Boni qui prétendait être malade et qui l'était sans doute un peu. Quand on a su à l'hôpital que sa femme allait accoucher, il a été facile de diagnostiquer le mal : en effet, chez ces noirs de la forêt, lorsque la femme accouche, c'est l'homme qui a les douleurs et qui reste prostré sous un tas de couvertures. Une manière d'attirer sur lui les mauvais esprits qui pourraient s'en prendre au nouveau-né. Lors de son vol retour, pour voir si nous étions parvenus à Bois-Canon, Guy a fait en deux minutes le trajet qui nous a finalement pris plus de cinq heures…

La première chose qui frappe en arrivant à Bois-Canon, c'est une profonde excavation d'où émerge un épais filon de quartz. Sur le côté, le long d'un layon qui mène à la criquecrique : en Guyane, désigne une rivière ; ailleurs, petite anse. la plus proche, s'élèvent quatre carbets, un pour la demi-douzaine de noirs qui travaillent à la mine et les autres pour les neuf hommes chargés du "charroi" entre Sophie et Bois-Canon. Chaque litre d'essence amené à la mine vaut son pesant d'or, c'est le cas de le dire. A l'écart, il y a encore un carbet pour Papa Saint-O, son fils, qui le seconde, et leur contremaître. À part le dimanche, le chantier tourne douze heures par jour et tout le monde met du cœur à l'ouvrage, car chacun est payé avec l'or trouvé. Le prix de l'essence est déduit du produit de la vente du métal précieux, puis une moitié du reste est répartie entre les hommes, la seconde part revenant à Saint-Omer, qui prend en charge le ravitaillement. De ce point de vue, toutefois, le chantier fonctionne le plus possible en autonomie, car les hommes du charroi sont aussi préposés à la chasse. Ainsi, toute la journée, l'un d'eux s'occupe de fumer le gibier et cela nous donne l'occasion de voir fonctionner un feu de bois-macaque, constitué de trois bûches disposées en étoile. Ce bois particulier se consume très lentement sans montrer de braise, si bien que pour ranimer le foyer ou le mettre en sommeil, il suffit de rapprocher ou d'écarter les extrémités de ces bûches. Une technique indienne qui semble tenir de la magie.


La profonde excavation d'où émerge un filon de quartz.

Un des carbets de Bois-Canon.

Le site aurifère de Bois-Canon avait été découvert il y a longtemps, mais jugé inexploitable avec les techniques de l'époque. Pour commencer, Saint-Omer, dont les arrières sont assurés par son généreux placerplacer : gisement aurifère. de Maraudeur, a payé une équipe pour retrouver ce filon perdu. Ses gars ont ouvert des layons dans la brousse pendant quatre mois et demi avant d'y parvenir. Il fallut ensuite reporter ce point sur la carte -on était à vingt ans de l'arrivée du GPS- et Mireille a assisté à l'opération lors de son séjour dans ces parages avec Guy, il y a quelques semaines : l'équipe a allumé un grand feu à Bois-Canon pour se faire repérer par Guy, qui a noté le cap et la distance par rapport à Sophie. Ceci fait, il restait à tracer un chemin à peu près direct et à y aménager des ponts, des gués, et même une échelle sur une pente particulièrement raide, soit le strict minimum pour acheminer les deux lourdes pompes indispensables à l'exploitation. Un transport aux allures d'épopée pour ouvrir cette mine, qui commence à peine à produire quand nous la découvrons.


Le "monitor" qui permet de dégager le minerai précieux.

Ce soir-là, je m'attarde à une rêverie devant les étoiles, car le ciel est très pur, comme souvent la nuit, en forêt, et avant de sombrer au creux de mon hamac, j'ai l'impression d'être quelque part très loin au large. Au matin, plus disponible que la veille lors de son arrivée sur place, Saint-O m'explique comment s'organisent les travaux. À la base de tout se trouvent les "monitors", ces pompes qui servent à projeter de l'eau sous pression pour entraîner vers le bas la terre et le minerai du filon. Cette boue déblayée comme à la lance à incendie est entraînée dans des goulottes en planches. Lesquelles ont été bien évidemment sciées sur place à la main! Elle court d'abord dans le "sous-marin", série de petits barrages où se produit une première décantation en présence de mercure, qui s'amalgame aux particules d'or. Puis elle arrive dans des "dalles" classiques, petites chutes avec encore du mercure à leur pied. Tous les deux ou trois jours on surveille le mercure, car aux approches de sa saturation en or, il risque d'être entraîné par l'eau. Pour les roches dures du filon, c'est plus simple, elles sont concassées au marteau, puis au pilon dans un mortier, jusqu'à en faire un sable fin qui est tamisé et passé à la battée. Preuve à l'appui, Saint-O me passe un de ces "chapeaux chinois" mythiques et m'incite à faire tourner un peu de sable mêlé d'eau. Il ne faut pas longtemps pour que des paillettes brillent au fond de la battée et c'est suffisant pour me faire ressentir la fièvre de l'or. Mais le poids infinitésimal de cet or n'est évidemment pas en rapport avec l'éclat qu'il produit. Voila qui donne tout leur sens aux noms des vieux placers égrenés sur la carte de Guyane : Patience, À Dieu Vat, Espérance, Enfin, Pas Trop Tôt, Temps Perdu, Dieu Merci, Certitude, Repentir...


Les goulottes en planches sciées sur place à la main !.

Retour de chasse avec un singe-araignée dans le catouri-dos.

De retour à Sophie, après avoir un moment peaufiné ma technique de la battée sur les conseils de Magloire, je déambule près de la piste, quand un bruit de moteur me fait scruter le ciel. Bientôt un petit avion vert familier se présente pour atterrir, avec un certain flou dans la trajectoire. Alors que les roues allaient toucher, le pilote remet soudain les gaz pour remonter, en virant à frôler les toits de Sophie. Il tourne la tête vers moi l'espace d'une seconde et me salue, le micro en main. Du Suski tout pur ! Un vrai personnage de légende qu'il est grand temps d'évoquer.

(décembre 1975)