Noël sur l'Iracoubo

Il y a tout juste un an, à l'approche de notre premier réveillon de bourlingueurs, la carte de La Barbade brillait à nos yeux comme le plus beau des cadeaux de Noël. Au terme de la traversée de l'Atlantique, le grand moment s'était un peu fait attendre, puisque nous n'avions vu l'île se dessiner qu'à la fin de l'après-midi du 25 décembre… Dans l'intervalle, nous sommes passés du tropique du Cancer à l'équateur et la carte qui nous fait maintenant fantasmer est celle où l'Iracoubo serpente à travers la forêt vierge. Le décor choisi pour passer ce réveillon de 1975 est un modeste fleuve qui a donné son nom à une non moins discrète localité du littoral guyanais. La carte révèle que l'Iracoubo prend sa source à une soixantaine de kilomètres dans l'intérieur des terres, au bas des montagnes des Trois-Roros, apparemment explorées jadis par des chercheurs d'or venus de la Mana. D'autres prospecteurs ont fait fausse route, si l'on en juge par le nom de criquecrique : en Guyane, désigne une rivière ; ailleurs, petite anse. Perdu Temps donné à un affluent de la rive droite. Pour le reste, la carte est à peu près muette, la rivière n'étant occupée que près de son embouchure par quelques familles d'indiens galibis, l'ethnie qui se disperse sur la bande côtière.

Notre but est justement l'ancien village de Maniga, le plus en amont, récemment abandonné par ses occupants selon le témoignage de Pierre, qui est à l'initiative de la sortie. Notre ami a en effet été instituteur à Iracoubo pendant deux ans (avant que l'administration ne découvre que sa nationalité belge lui interdisait une telle fonction). Il possède une pirogue au village et brûle du désir de découvrir enfin le haut de cette rivière en compagnie d'autres amoureux de la forêt, soit Mireille et moi, Gérard, son ami le plus proche, et Daniel, seul habitant de Montravel, dont la grosse lampe rouge sécurise chacune de nos arrivées nocturnes au mouillage. Nous partons ainsi à deux voitures chargées à bloc, au travers d'un déluge soudain, bien caractéristique de la petite saison des pluies. Une fois la rivière de Cayenne traversée avec le premier bac du jour, nous empruntons la longue route du nord, l'unique Nationale du pays -qui ne possède par ailleurs qu'une seule départementale-, étroite et mauvaise au possible. À intervalles réguliers, des panneaux « Rechts Houden » rappellent aux Surinamiens qu'ici on ne roule pas à l'anglaise comme chez eux (pourquoi ne roulent-ils pas comme en Hollande?). Les jalons de la route sont Tonate, localité dont l'église est au beau milieu de la chaussée, Kourou, accompagné d'une portion de macadam parfait le long des pas de tir et des stations de poursuite, et Sinnamary, spécialité de mariages consanguins. De savane en marécages, nous atteignons enfin Iracoubo, minuscule far-west couvert de tôles ondulées, où se mêlent Créoles, Brésiliens et Galibis.


Chargement de la pirogue au dégraddégrad : en Guyane, plan incliné servant à l'accostage des pirogues. d'Iracoubo.

À partir de là, la rivière nous appartient et les courbes de notre sillage épousent celles de la rive, réveillant tout un univers d'insectes et d'oiseaux. Après deux heures de navigation à plein régime, nous sommes hauts sur le fleuve et les berges se resserrent. Il faut commencer à relever l'embase pour sauter des troncs, à s'aplatir pour passer sous les branches et à jouer du sabre pour dégager la voie.


Les berges se resserrent de plus en plus.

Pierre dirige ces manœuvres en bon piroguier qu'il est, mais il se fait malgré tout piéger par un tronc immergé dont l'inclinaison balance la pirogue sur le côté. Elle embarque en grand et cela va très vite. « On coule ! » Gérard serre son gilet de sauvetage, j'agrippe la boîte étanche du matériel photo et une seconde après tout a sombré, sauf la cantine des hamacs qui vogue de façon comique. Heureusement, nous avons plus ou moins pied dans la vase et les branchages du fond et nous parvenons à maintenir la pirogue à plat sous l'eau.


Un tronc immergé a fait chavirer la pirogue.

J'immortalise ce naufrage de comédie.

Commence alors le déchargement et le stockage du matériel dans les balourous, puis nous remettons la pirogue à flot en la vidant avec le capot du hors-bord. De mon côté, je m'emploie à immortaliser ce naufrage de comédie.

Bien que le hors-bord et le moteur de secours aient été noyés, ce n'est pas une catastrophe. En effet, nous n'avons rien perdu et la boîte de munitions étanche que j'utilise pour la première fois a sauvé le matériel photo.


Daniel, Mireille, Pierre et Gérard remettent à flot la pirogue...

...en la vidant avec le capot du moteur.

Le nouveau chargement de la pirogue se révèle plus inquiétant encore qu'au départ car tout est gorgé d'eau, et nous redescendons très prudemment à la pagaie. Plus question de village indien abandonné, il nous faut maintenant un endroit assez dégagé pour installer notre campement. C'est bientôt trouvé et nous hissons le matériel au-dessus du fleuve pour un repas sur le pouce, avant de couper les fourcats nécessaires à la mise en place de trois carbets, d'un grill au-dessus du feu et d'un support pour les moteurs à réparer.

La veillée de Noël arrive vite et nous trouve tous les cinq heureux comme des rois, loin de tout, mais bien chez nous. Le festin ne restera pas dans les mémoires car beaucoup de provisions ont été gâchées par le naufrage, mais le champagne gardé au frais dans la glacière suffit à marquer la fête. Puis, autour du feu, nous laissons vagabonder nos idées à propos de sujets variés et intemporels, prélude à une nuit béate dans nos hamacs couverts d'une moustiquaire.


Un peu en aval du naufrage nous installons notre campement...

...pour une veillée de Noël loin de tout.

Le réveil est délicieux, au milieu des morphos et des bleus barrés, les oreilles pleines de chants d'oiseaux et de crissements d'insectes. De petits singes, mains dorés ou tamarins, passent par bandes au-dessus de nos têtes, les aïmaras sautent dans le fleuve, c'est le paradis vert.

Deux jours paisibles passent ainsi, entre l’accommodement des provisions qui nous restent, les baignades, les siestes, les promenades alentour et les veillées euphorisantes. Malgré leurs talents, Pierre et Gérard ne peuvent faire redémarrer les hors-bords noyés et c'est à la pagaie que nous repartons. La faune ne perçoit pas notre approche silencieuse et nous voyons même trois loutres, des bêtes immenses, dépassant deux mètres de long, qu'il est très rare de surprendre. À Maniga, que nous avions dépassé sans le voir, il ne reste pas grand-chose du village : un beau dégraddégrad : en Guyane, plan incliné servant à l'accostage des pirogues., des fleurs, des arbres fruitiers, des carbets écroulés, les restes de plusieurs abattis et quelques objets usuels. Une sorte de totem servant à broyer des fruits, des poteries, un bel arc en bois noir, un siège en forme de tortue, l'animal qui symbolise la sagesse, une petite pirogue à cachiri, de la vannerie, une spatule. Comme toujours chez les Indiens, l'emplacement est superbe, un peu en surplomb face à un coude de la rivière.


Une sorte de totem servant à broyer des fruits...

...et une poterie, vestiges du village de Maniga.

La récolte d'un cœur de choux-palmiste.

L'équipe adopte évidemment le site pour l'escale du soir et s'active à installer les carbets et le feu avant de se disperser, qui à la chasse à l'affût ou en pirogue, qui à la sieste, à la cueillette des fruits ou à l'exploration des environs. En quête de belles photos, je pars en compagnie de Pierre, qui est un compagnon passionnant : il connaît tout de cette forêt, donne les noms indiens, créoles ou latins pour chaque bestiole, raconte de façon savoureuse des anecdotes de chasse, de prospection ou de guide à touristes. C'est le plus jeune d'entre nous et le moins baraqué, mais il nous inspire le respect dû à un vieux broussard. Il me confie qu'il était parti dans la vie pour faire carrière dans l'esthétique industrielle, mais qu'avant de se lancer il a eu la bonne idée de s'accorder quelques semaines de vacances loin de son pays natal. C'est ainsi qu'il est devenu guide en Guyane, après avoir été un excellent chasseur ; désormais, il ne tire plus les animaux, préférant les adopter quand il le peut.

La soirée est du même tonneau que les précédentes. Il faut dire que le côté disparate de l'assemblée favorise des échanges aussi riches que savoureux. Qu'on en juge : outre Pierre, le fou de brousse, la bande compte deux pseudo-marins (en fait une assistante sociale et un journaliste en rupture de ban), Gérard, truand rangé des voitures -mais casseur automobile de son état- et expert de la vie marginale, ainsi que le comique de service, Daniel, surnommé on ne sait pourquoi "Babine-Dodoche", qui ne perd pas une occasion de se prétendre Breton malgré sa couleur de peau et sa tignasse afro. Nous connaissons bien ce dernier, moniteur de sport, car dans sa petite maison de bois en bord de plage, il est le seul occupant de Montravel, notre mouillage.

Le lendemain, les mécanos s'acharnent en vain sur les moteurs, alors que les responsables du ravitaillement se montrent efficaces : les chasseurs ramènent quelques oiseaux tandis que les cueilleurs ont fait provision de fruits et de chou-palmiste. A midi, notre riz est de la sorte agrémenté de perroquets et de pigeons ramiers ; dans la glacière, pour le soir, nous avons encore un pak (une sorte de cochon d'Inde géant, qui est un des gibiers les plus appréciés de Guyane, avec l'agouti). Nous voila donc concernés par le dicton créole qui veut que celui qui a bu l'eau des criquecrique : en Guyane, désigne une rivière ; ailleurs, petite anse.s et mangé du pak, reviendra finir ses jours en Guyane. Qui sait ?


Notre pirogue, toujours copieusement chargée.

Le dernier jour, le départ est fixé à six heures du matin car une rude partie nous attend. Je suis à la pagaie avec Daniel et le spectacle du fleuve plein de vie fait un peu oublier les efforts. Nous nous arrêtons à dégraddégrad : en Guyane, plan incliné servant à l'accostage des pirogues. Bellevue pour nous dégourdir les jambes et faire la pause de midi. Une famille indienne est là, occupée à sa toilette et à la lessive : six kilomètres à pied pour trouver de l'eau douce, en portant des paniers de linge et des bidons...

Nouveau départ, avec dans le nez le puissant courant de la marée montante. Cette fois-ci, Pierre manœuvre avec moi, et c'est épuisant, bien que nous suivions chaque creux de la rive pour profiter des contre-courants. Nous finissons par atteindre dégraddégrad : en Guyane, plan incliné servant à l'accostage des pirogues. Savane, où nous mettons un terme à cette galère car la route n'est pas loin. Gérard et Mireille partent chercher les voitures en stop, tandis que Pierre discute avec les gamins du village : il a tôt fait d'échanger un lance-pierres contre un tout jeune coati. Il pourra ainsi donner un compagnon de jeu à celui qu'il a déjà.


Un tout jeune coati adopté par Pierre.

Savane, un village d'indiens galibis...

...à la propreté rigoureuse.

Les canots de ces Indiens sont beaux, avec l'étrave effilée pour bien passer en mer, contrairement aux canots créoles équivalents. Les gamins jouent autant à terre que dans le fleuve, nageant de façon mal définie mais très rapidement, en surface comme sous l'eau.


Des enfants galibis devant les canots du village, taillés pour la mer.

Leur destin est en marche, hélas. C'est ce que dit le vélo qu'on aperçoit dans un coin, le transistor d'où sort du reggae, la chemise blanche du capitaine et le drapeau tricolore planté au milieu de la place. Ces indiens parlent déjà un sabir de créole, d'indien et de brésilien, et à chaque génération, ils se rapprochent un peu plus de la route. Tout montre bien vers quoi tend cette ethnie, un peu indolente ou parfaitement non-violente, suivant les points de vue. C'est aussi désolant qu'inéluctable.

(décembre 1975)