Mission botanique à Trois Sauts


1 - Le fleuve

Kwataka me regarde d'une façon bizarre. Cela dure depuis que nous avons accosté la pirogue dans la pénombre de la berge, contre un enchevêtrement de racines, le temps que nos compagnons fassent un aller-retour sur un layon où du matériel a été oublié. L'étrangeté du moment est renforcée par une de ces parenthèses de calme qui s'ouvre parfois en forêt et l'ambiance serait presque inquiétante si un kikiwi ne lançait de temps à autre son sifflement emblématique « ki… kiwi ! » Rien ne bouge, hormis l'eau du fleuve qui file en silence, quelques mètres derrière notre coque d'angélique. À sa lueur dans l’œil, je finis par comprendre que Kwataka est en train de se moquer de moi. Ce bougre d'Indien fait durer le plaisir avant de me désigner du menton la racine à laquelle je me tiens pour bloquer la pirogue. Je ne perçois rien de spécial et ma débilité de mikolo le fait franchement rire tandis qu'il tend le bras vers une racine que je touche presque. Là, je comprends enfin et je retire ma main comme si le bois était du fer chauffé à blanc : entortillé parmi ces racines, un anaconda de cinq mètres de long, peut-être, est en train de digérer une grosse proie !

Il n'y a pas de quoi être fier, après plus d'un an passé à saisir toutes les occasions de courir la forêt et après les trois semaines que je viens de vivre, au plus profond de la Guyane, avec les Indiens du haut-Oyapock... Il faut dire que beaucoup de serpents sont des as du camouflage ; deux jours plus tard, Kwataka me donnera une autre occasion de déplorer la lenteur de mon apprentissage dans cet environnement amazonien. J'allais m'asseoir sur un tronc quand je l'ai vu bondir vers moi le sabre en avant et tuer -du plat de la lame pour ne pas l'abîmer- un joli grage fer de lance, le serpent le plus dangereux du continent ! L'air de rien, mon guide surveillait le moindre de mes mouvements et avait l’œil à tout, merci à lui.

La période que j'évoque est tellement foisonnante qu'il me faut la restituer suivant la chronologie, de crainte d'omettre quelque péripétie. La mission dont il est question, organisée par Jean-Paul Lescure, l'ami botaniste, débute à l'aéroport de Cayenne-Rochambeau, où se réunit notre équipe composée de trois canotiers et d'autant de scientifiques, ou soi-disant tels. À savoir Georges, le motoriste, un fier Saramaca, son copain Twin, le takariste, un jeune Boni fluet et malicieux, Didier, le cuistot, un indien Palikur (l'ethnie de la famille Arawak qui occupe le bas-Oyapock), ainsi que Jean-Paul, donc, que je suis supposé assister en compagnie de Raymond, mon complice anglais des chantiers de construction en ferro-ciment. Ce petit monde s'installe dans l'avion affrété par l'Orstom (Office de la Recherche Scientifique des territoires d'Outre-Mer), qui survole des paysages connus, Stoupan, les Montagnes Anglaises, Kaw et Régina, avant de se poser à Saint-Georges-de-l'Oyapock, notre destination, que l'on ne peut atteindre, en ce temps, autrement qu'en avion ou en pirogue.

Rien d'affriolant vu d'en haut. Au sol et sous la pluie, le tableau qu'offre cette localité d'un millier d'habitants est même déprimant, fait d'un semis de tôles ondulées rongées par la rouille, avec d'un côté un appontement sur le fleuve et de l'autre une immense tour-radio, le tout sans aucune trace d'activité. Si, tout de même, car la seule voiture du lieu (si l'on excepte la jeep des gendarmes) s'avance bientôt vers nous : c'est celle du taximan, Fili, un vieux colonial jadis établi au Cambodge, passionné d'orchidées. Avant le traditionnel repas chez la tenancière de l'unique restaurant, Modestine, encore jeune à l'époque mais déjà célèbre, je retrouve des visages connus : Roger Petitjean, l'homme des vitres du polder Marianne, instituteur sur place, en compagnie de Régis, rencontré à Kaw, qui fait le charmeur de serpents à ses heures perdues, et François Suski, pour le moment occupé avec ses Indiens à bétonner certains tronçons des rues boueuses de Saint-Georges.


L'appontement de Saint-Georges-de-l'Oyapock.

Les choses sérieuses peuvent ensuite commencer. Transporté jusqu'ici en tapouye, le matériel de l'expédition, avec en particulier les 1 200 litres de carburant qui nous sont nécessaires, attendait sur le dégraddégrad : en Guyane, plan incliné servant à l'accostage des pirogues. et comme la pirogue de l'Orstom est restée au-dessus du saut Maripa, nous chargeons le petit canot-santé pour remonter jusque là. Au passage, Georges décide de faire un arrêt sur la rive brésilienne, à Martinique : l'ambiance y est différente, les toits sont en bardeaux ou en tuiles, il y a un peu de vie et, nous le vérifions, de ce côté du fleuve on sait faire du pain craquant et de bonnes glaces. L'étape se termine auprès de l'énorme saut Maripa, chute infranchissable à la montée, qui marque la fin de l'Oyapock maritime.


L'impressionnant saut Maripa, chute infranchissable à la montée.

Le canot amarré à l'ombre de palmiers-bâches, qui nous offrent une provision de leurs étranges et succulents fruits à écailles, nous allons reconnaître l'extrémité du petit chemin de fer qui contourne l'obstacle du saut et permet de transporter les marchandises. Il faut évidemment pousser le wagonnet sur une pente marquée, mais la nouveauté de ces bruits d'essieux et du franchissement de petits ponts font de la corvée un épisode amusant. Au terminus vit un couple, les Sully, qui entretiennent un carbet de passage installé sur un emplacement de choix, juste au-dessus du grondement des premiers rapides. Tandis que l'équipage redescend à Saint-Georges pour amener un second chargement, nous allons nous baigner, avant une sieste, puis la popote occupe le reste de la journée car il pleut de plus belle. Le lendemain il y a toujours beaucoup de pluie et le poussage perd de son charme. Soit dit en passant, à notre retour, il y aura tellement d'eau dans l'Oyapock que nous ne pourrons pas franchir le saut Maripa en pirogue : il faudra transvaser le chargement sur le chariot, freiner celui-ci jusqu'en bas et tout remettre dans un ancien canot-gendarmerie passablement troué et d'ailleurs abandonné là pour cette raison. Pour l'heure, une fois que nos trois tonnes de fourniment sont installées dans la pirogue, il faut encore que Georges s'échine sur le hors-bord de 40 chevaux, qui refuse longuement de démarrer.


Nous transvasons le matériel de l'expédition de la pirogue...

...sur le wagonnet qu'il faut pousser dans la pente.

Nous parvenons enfin à nous lancer sur le fleuve, tellement grossi par les pluies que de nombreuses chutes en sont gommées. Il y a malgré tout des passages impressionnants, en particulier un saut à prendre en travers, où la moindre erreur signerait la fin de la mission. Plus tard, nous heurtons de plein fouet une grosse roche immergée qui fait éclater deux membruremembrure : pièce de structure transversale de la coque.s ; les fentes du fond s'élargissent et il faudra désormais écoper assez souvent. À noter une rencontre amusante, celle d'un Indien qui descend en canot-pagaie avec sa femme et ses enfants, affublé d'un casque de chantier d'une éclatante couleur orangée. C'est à ce couvre-chef sempiternel depuis des années qu'on reconnaît Monnerville, un Émerillon qui vit isolé à Kouachetam, plus bas que tous ses frères. La suite est sans histoire, entre des berges qui se rapprochent et où les arbres croulent sous des fruits aux senteurs étranges. Au crépuscule, nous passons des villages émerillons avant d'aborder à Camopi, le dernier poste sur le fleuve, déjà situé en territoire interdit à tout visiteur, de façon à protéger les indigènes.

Suivant le rituel immuable des postes perdus, l'un des deux gendarmes nous souhaite la bienvenue, puis les instituteurs, René et Marie, nous invitent à manger ; ils sont ici depuis deux ans et pensent rester encore autant, s'ils supportent les problèmes de ravitaillement et de loisirs que l'on imagine. Ils n'ont que des Indiens en classe et viennent tout juste d'abandonner "nos ancêtres les Gaulois" au profit d'un enseignement adapté mis au point par une ethnologue dont il sera fait grand cas plus loin. Camopi va bientôt connaître un autre changement radical avec la venue prochaine de Suski, chargé de construire une piste d'atterrissage pour le BRGM.


Camopi, le dernier poste sur le fleuve Oyapock.

Lors de notre retour de mission, nous verrons que c'est chose faite : le pilote a amené ses hommes, a confié la direction du chantier à René et est reparti dare-dare. Les 250 mètres de piste en latérite ont été dégagés en onze jours et depuis, Camopi attend l'avion de Suski. Il me revient que l'un des moments les plus forts connus sur l'Oyapock s'est présenté quelques minutes après ce deuxième passage à Camopi : sans mot dire, Georges a engagé la pirogue dans une cambrouze apparemment quelconque, puis a sauté à terre sans se soucier du terrible tranchant des herbes "queue de lézard". Derrière lui, nous avons découvert une tombe cachée dans une niche d'herbes, au milieu d'un fouillis de végétation. « Ma mère est enterrée là, à l'écart du monde », nous a-t-il dit alors, avant de sortir des bougies de sa poche, de les allumer, d'en déposer une à chaque coin de la tombe et de s'en retourner aussitôt.

Revenons à la remontée du fleuve. L'ancien dispensaire abrite notre sommeil, à l'issue duquel nous découvrons un Camopi du matin un peu plus vivant, notamment quand l'infirmier Paulo, un Wayampi qui arbore ce jour-là son grand kalimbé de fête, préside à une consultation de nourrissons haute en couleur! Pilotés par un des gendarmes, en compagnie de son épouse et des instituteurs, nous sommes ensuite conviés à une visite à Moula, un petit village indien établi en amont. Tandis qu'un attendrissant bébé cochon-bois court entre leurs jambes, les femmes y sont occupées à préparer le cachiri de Pâques, et ce n'est pas très ragoûtant. La boisson traditionnelle amérindienne, qui joue un grand rôle social, est en effet fabriquée à partir du manioc longuement mâché par les femmes âgées et recraché dans des jarres, ou des pirogues en miniature, où la préparation, à peu près aussi engageante que de l'eau boueuse, fermente légèrement...

Il fait enfin grand beau quand nous repartons avec notre grosse pirogue, passant Moula, puis Massikéri, dernier lieu habité avant les villages de Trois-Sauts, à huit heures de navigation. La chasse donne bien, avec un canard-plongeur, palmipède au cou et à la tête de héron, et trois babounes. L'équipage tente également une pêche indienne originale, en imitant la chute du fruit du mombin dans le fleuve, sous les arbres fruitiers. Cependant il y a trop d'eau en ce moment et le pacou, dont la chair est parfumée par ce fruit en cette saison, refuse de mordre (ce succulent poisson appartient à la famille des piranhas, ce qui lui vaut d'être craint, au Brésil, en tant que dévoreur de testicules…).


Twin, qui relaye parfois Georges aux commandes de notre grosse pirogue.

L'étape du soir se fait au carbet ORTF, trois bouts de bois témoignant d'une mission de l'année précédente sur le mythique sentier des Émerillons, vers Saül. Nous sommes au Brésil, en lisière de la terre d'Amapa, alors en pleine guérilla. L'oiseau finit en fricassée, tandis que Twin ramène un gibier de plus, un kwata (singe-araignée). Le fleuve passe devant le campement à une vitesse impressionnante pendant que nous échangeons à bâtons rompus, apprenant en particulier que Didier a été le meilleur grimpeur du pays dans sa jeunesse : le plus grand arbre de Saül, mesurant soixante mètres de haut, s'appelle ainsi Bois-Didier en souvenir de son passage.


Ètape du soir au carbet ORTF.

Au matin, après une nuit troublée par les moustiques et les singes hurleurs, la pluie et le brouillard s'effacent devant le soleil. Georges et Twin négocient de forts rapides, puis le fleuve se rétrécit. Comme chaque jour, à l'heure du casse-croûte, nous coupons des palmiers pour récupérer un cœur et des grappes de wassaï. La routine...


À l'heure du casse-croûte, nous coupons des palmiers...

...pour récupérer un cœur et des grappes de wassaï.

Peu après, nous rejoignons une pirogue de chasseurs de Trois-Sauts. Le motoriste est Papillon, suivant la traduction de son nom indien, et dans son équipage se trouve aussi Kwataka, l'un de nos futurs guides. Rouge aux ongles pour l'un, cigarette pour l'autre, fusils et moteur hors-bord, la civilisation est bien là. Ils sont en panne et Twin les aide à réparer leur moteur avant que nous remontions de conserve en continuant de faire nos "courses" : un bel iguane périt ainsi sous nos feux croisés et vient s'ajouter à leurs singes et leurs agoutis.


Nous rejoignons une pirogue de chasseurs de Trois-Sauts.

L'approche de Trois-Sauts se traduit par l'apparition d'autres canots-pagaie, puis d'un village isolé précédant le principal foyer d'habitation, fort de plus de cent habitants. C'est donc une petite foule qui nous fait les honneurs du lieu, avant de nous convier à la cérémonie du cachiri. Aïe… Fermer les yeux et penser à autre chose : il va falloir faire bonne figure et ne pas bouder la calebasse pleine de ce breuvage aigrelet dont je n'ignore rien…

2 - Les ethnologues

Jean-Paul, en terrain familier, fait les présentations : voici Alasuka, l'infirmier, Yawalu, un autre de nos futurs guides (baptisé Robert par l'administration), Pilantan et le vieux Miso, escorté d'une nuée d'enfants. Puis arrivent ses amis Pierre et Françoise, bien blancs de peau mais en kalimbé comme tout le monde, accompagnés de leurs enfants, Malika, une petite Palikur adoptée, et Yannick, dont la blondeur et les yeux bleus aimantent le regard.

Nous emménageons dans l'agréable carbet Orstom, au-dessus du fleuve, suivis par Pierre et Françoise. Ce couple d'ethnologues nous explique les lieux : le village isolé en aval est celui du capitaine Pina, patriarche entouré d'une trentaine de ses descendants et alliés. Ici, nous sommes à Zidok-Ville, du nom du chef imposteur choisi par l'administration pour obtenir le déplacement de l'ancien village, qui était loin au-dessus du Saut. Enfin, un peu en amont, se trouve Trois Sauts, devant les chutes ; le nom du village provient de la déformation par les créoles du nom indien Ituwasu. En tout, le secteur regroupe deux cents Indiens wayâpis qu'il ne faut surtout pas prendre pour de bons sauvages à la Rousseau, nous explique Pierre.

À Cayenne, Jean-Paul m'en a déjà beaucoup raconté sur "les Grenand", comme on dit, et je sais que personne ne saurait mieux parler des Indiens que ce duo d'exception. Leur histoire vaut d'être retracée. Quand Françoise, qui se rêvait en archéologue, rencontre Pierre, celui-ci est en train de gagner des concours de connaissances générales à la télévision pour financer un séjour chez les Wayâpis, en Guyane. Pour faire équipe avec son ethnologue de mari, elle troque l'étude des civilisations disparues contre celle des peuples vivants, et les voila partis pour un an d'une aventure qui manque de tourner au tragique.


Pierre et Françoise Grenand et leurs enfants, Malika et Yannick, Jean-Paul en motoriste.

Perdus en forêt, ils parviennent à survivre trois semaines en capturant des poissons et en mangeant du cœur de palmier, avant d'être retrouvés, in extremis, hagards et squelettiques, par des Indiens de Trois Sauts. En fait, les rudiments de la langue wayâpi qu'ils possèdent à ce moment ne leur ont pas permis de comprendre leur guide, qui leur avait demandé d'attendre, pendant qu'il partait chercher de la nourriture. Ne les retrouvant pas, l'Indien alerte ceux de son village, qui pistent longuement les Grenand avant de les rejoindre enfin et de les amener à Trois Sauts. « Ils nous ont doublement sauvés, explique Françoise, en nous pistant avec leur chien, puis en nous nourrissant avec de très petites quantités dans le creux de la main. C'est ce qu'ils font avec les oisillons stressés qu'ils dénichent. S'ils nous avaient donné plus d'aliments d'un coup, nous serions morts. Pendant qu'on cherchait à arriver quelque part, poursuit-elle, Pierre me disait : "Si on s'en sort, je veux que la forêt me parle". C'est pour cela qu'il est devenu ethnobotaniste. »

Rentrés à Paris pour finir leurs études, Pierre et Françoise conçoivent le projet d'ouvrir une école à Trois-Sauts et font des pieds et des mains auprès de l'Éducation nationale qui finit parleur proposer un poste. Un seul, si bien que Françoise enseigne gratuitement : ses jeunes élèves lui ont d'abord appris leur langue, puis elle leur a enseigné le français, et elle leur donne maintenant des cours en wayâpi. Tel est le modèle de l'école bilingue pour laquelle elle se bat farouchement et qui vient d'être adopté à Camopi : une école adaptée aux Amérindiens pour introduire de nouvelles connaissances dans le milieu tribal, sans en briser les structures.

Avec Raymond et moi, l'ethnolinguiste Françoise Grenand récupère deux nouveaux élèves. En effet, pour les besoins de la mission, il nous faut noter ce que vont nous dire nos guides en matière de botanique, ce à quoi Odile, la femme de Jean-Paul, linguiste elle-même, nous avait déjà initiés. Plusieurs jours durant, après la toilette et la baignade au dégraddégrad : en Guyane, plan incliné servant à l'accostage des pirogues., Françoise nous donne des cours d'écriture phonétique, seul moyen de transcrire rigoureusement une langue non écrite. Ainsi, les Oyampis des créoles sont en fait des Wayâpis. La principale caractéristique de leur langue est la présence des glottales, un silence précédé d'un mouvement de glotte : c'est très amusant quand ils s'invectivent, car on dirait une bande magnétique passée à l'envers. La glottale se transcrit "?". En outre, ces Indiens emploient une voyelle dont nos oreilles ont du mal à saisir la subtilité, entre i, é et u, qui s'appelle ɨ. ils ont encore le i, le a, le u (ou), le ɔ, notre o et le ə, notre e. Tout cela pouvant se nasaliser à l'espagnole, ainsi que le n. Voilà de quoi s'entraîner à la prononciation de wilkɨ?ɨy, par exemple, ou de yakamilɨnɨpɨàu… De là à parler indien… Le processus intellectuel employé par les Wayâpis pour appréhender leur univers n'a rien à voir avec ce qui nous est familier. Par exemple, ils ne disent pas à Françoise « tu es plate » (parce qu'elle ne sort pas son ventre à la mode wayâpi), mais « ta platitude ». Ou encore, deux concepts de base, oiseau et arbre, sont désignés par le même mot, wɨla, et le contexte fait le reste. Et tout à l'avenant.

Scientifiques de haut vol et chercheurs infatigables sur le terrain, les Grenand sont aussi dévoués corps et âme aux gens d'ici. Leur carbet en forme de gros tunnel au plancher en pente voit se succéder les Indiens qui déposent leurs "sous" à la "banque" et ceux qui passent des commandes à la "coopérative" (ici, salaires et allocations familiales ne sont pas versées en argent, le troc est la règle). En ce qui me concerne, je m'inscrit pour vingt-cinq kilos de l'excellent couac local et pour un arc de pêche à mes mensurations, avec de quoi faire un stock de flèches. (Cet arc, descendu ensuite à Saint-Georges, me sera volé par un journaliste de passage ; en revanche, le couac a pris place, quelques mois durant, dans la cambuse du Chercha-Païs). Par ailleurs, Françoise organise des séances de vaccination avec l'aide d'Alasuka, ce qui nous donne l'occasion de voir quelques mères amazoniennes d'un type un peu plus asiatique que les autres (on désigne comme amazoniens les Wayâpis venus récemment du Brésil où ils sont pourchassés).


Françoise organise des séances de vaccination d'enfants Wayâpis...

...avec l'aide d'Alasuka l'infirmier.

Les Grenand sont aussi responsables de la radio qui relie Trois Sauts au monde civilisé, une installation sommaire dans un carbet à part. À la première vacation dont nous bénéficions, Jean-Paul tranquillise Odile, que nous entendons très mal et je parviens à échanger quelques mots avec Mireille, mais il est frustrant de discuter dans ces conditions. Une autre fois, il n'y a personne à Cayenne pour nous répondre, mais nous attrapons au vol Antecum-Pata et André Cognat discute un long moment avec nous, puis avec Françoise, s'inquiétant d'une éventuelle épidémie de grippe, maladie contre laquelle les Indiens se défendent très mal. Avec la météo, la santé est le principal sujet de ces contacts par radio qui relient également entre eux les postes Orstom de l'intérieur, comme Touankê, Aouara, Grégoire, etc.

Un jour où je vois Françoise chargée d'un panâkô plein à craquer de manioc et de maïs, avec un ananas en prime, je réalise qu'en plus de toutes leurs activités, les Grenand vivent pleinement à l'indienne, assurant le ravitaillement domestique à partir de leur chasse, de leur pêche, de leur cueillette et des cultures de leur abattis. Sans compter qu'ils passent le temps qu'il faut au dégraddégrad : en Guyane, plan incliné servant à l'accostage des pirogues., socialement parlant. Ce lieu de tous les contacts réserve d'ailleurs des visions surprenantes, comme quand Françoise lave sa vaisselle tout en discutant avec une indienne en train de se soulager juste à côté, comme tout le monde le fait ici et comme j'ai appris à le faire…


Les Grenand vivent pleinement à l'indienne.

Les Grenand trouvent encore le temps d'être aux petits soins pour leurs visiteurs et nous embarquent à chaque occasion, Jean-Paul, Raymond et moi, dans la pirogue familiale, le plus souvent pour une baignade au village de Trois Sauts. Le site est majestueux, d'autant plus que les eaux de la chute sont abondantes, avec le village érigé en haut d'une pente de sable parsemée de rochers, que les Indiens dévalent en nous entendant arriver. La première fois, tandis que nous barbotons dans les remous, Pierre nous fait remarquer une inscription sur une roche : « 1861 Marquet », la preuve que les colporteurs ont fait aussi bien que les explorateurs officiels.


Le site majestueux de Trois Sauts.

Deux ou trois fois, j'accompagne Pierre quand il part faire de la botanique sur la colline d'Ayû?ɨ, au-dessus du village, avec Papillon et un autre Indien ; il rivalise avec eux par l'étendue de ses connaissances, faisant preuve d'une mémoire ahurissante, aussi bien visuelle que livresque. Auprès de Françoise et lui, les moments les plus marquants ont toutefois pour cadre leur carbet, le soir, ou parfois ailleurs, dans la journée, tant ils apprécient de se réunir pour échanger, tout en buvant du jus de wassaï et en croquant de la cassave, la galette de manioc qui est le pain des Amérindiens (quand j'y pense, que de temps notre hôtesse devait passer à râper et à préparer le manioc !).


Il fait bon croquer de la cassave arrosée de jus de wassaï.

Avec l'apport de Jean-Paul, Trois Sauts devient alors une oasis de culture où sont passés en revue les thèmes les plus divers. Ce n'est pas seulement à propos des Indiens, quoique les Grenand nous en apprennent sans cesse sur eux, de leurs règles de mariage (entre cousins croisés), jusqu'aux canons de la beauté féminine sous ces cieux : « Sors ton ventre, tu seras belle ». Le plus souvent, les échanges sont comme une encyclopédie qu'on feuillette, avec la forêt pour commencer, puis la linguistique, la botanique, en s'attardant sur les plantes médicinales, la zoologie, avec développement du côté de la batracologie, l'entomologie et, jamais oubliée, l'ethnologie. Ce peut être aussi un thème précis. Un soir, par exemple, après un repas dont, par exception, Françoise nous confie la charge, à Raymond et à moi, Pierre nous transporte dans les hautes latitudes. Cela débute avec la liste du gibier à plumes de Patagonie et de Terre de Feu, Pierre lisant un ouvrage sur ce sujet et faisant moult commentaires pleins d'ironie. Le plus sidérant est que toutes ces connaissances sont aussitôt emmagasinées dans sa fantastique mémoire, alors que je ne me souviens que de canards ou d'oies. Et aussi de perroquets. Puis il nous dresse, sans bouquin cette fois, un tableau ethnographique de ces contrées, avec l'histoire des Yagans, des Onas, des Alakalufs et consorts, développant le problème indien en général et terminant par un parallèle avec les populations boréales, des Lapons aux Esquimaux. Un virtuose ! Au dehors, contraste saisissant, la soirée cachiri des Indiens bat son plein, c'est-à-dire qu'ils boivent jusqu'à s'en faire vomir, en menant grand tapage...

Comparé aux puits de science que sont les Grenand, je pars de loin et je profite de mon temps libre pour potasser les ouvrages qui garnissent le carbet Orstom, à commencer par leur premier travail sur les Indiens, intitulé Introduction à l'étude de l'univers wayâpi. Je n'oublierai jamais cette lecture faite au creux du hamac, car ce jour-là Mima sommeille entre mes jambes : cette adorable créature qui se trouve bien en ma compagnie est un chat-tigre, ou margay, l'un des plus petits félins au monde, apprivoisé par le village.


Mima, un chat-tigre, ou margay, l'un des plus petits félins au monde.

Ce qui n'est alors pour moi qu'une parenthèse inoubliable parmi les Indiens, représente l'aventure de toute une vie pour les Grenand. Pas loin d'un demi-siècle plus tard, Jean-Paul me l'a appris, Françoise passait encore des concours universitaires et œuvrait sur le terrain à l'Observatoire Hommes-Milieux Oyapock, qu'elle a contribué à créer. Elle poursuivait aussi son travail de linguiste, préparant une nouvelle édition de son dictionnaire wayâpi, incluant le vocabulaire de la modernité. Auparavant, Pierre et elle s'étaient consacrés à l'étude de l'acculturation des Caboclos, ces trois millions de métis européens-indiens qui vivent par petits groupes le long de l'Amazone. Surtout, Françoise s'est attachée à retrouver des traces de la lingua geral, la langue des missionnaires créée au XVIe siècle pour faciliter les échanges entre colons et Indiens. C'est au cours de cette quête qu'elle a rencontré un ancêtre qui bredouillait quelques mots dans une langue totalement inconnue d'elle. C'était celle des Omaguas, une tribu très importante aux temps des conquistadors, en train de s'éteindre avec cet homme. Trésor inestimable pour une ethnolinguiste, qui a pris la forme d'un petit lexique de 500 mots d'omagua...

3 - Les Indiens

Pour les Wayâpis, l'animation près du dégraddégrad : en Guyane, plan incliné servant à l'accostage des pirogues. et les séances de cachiri sont les principales occasions de tisser du lien social. Avec le carbet Orstom, ces Indiens ont un troisième centre d'intérêt, quand les botanistes sont au village. Instruit par l'expérience, Jean-Paul nous avait d'ailleurs prévenus : « Les Indiens vont venir vous voir. Cachez vos montres et tout ce qui peut les intéresser : s'ils vous demandent de leur donner quelque chose, vous ne pourrez pas refuser… On a juste pu leur faire comprendre que les lunettes, ça ne peut pas se donner. » Il faut savoir qu'ici, une demande suffisamment insistante doit être exaucée (y compris pour une étreinte furtive sur une feuille de bananier), et que le mot "merci" est absent du vocabulaire des Wayâpis, tout simplement parce qu'il est normal de donner… De quoi accréditer le mythe du bon sauvage. Effectivement, à chacune ou presque de nos séances de travail, il se trouve un moment où nous entendons des Indiens gravir le tronc à encoches qui donne accès au carbet, puis nous les découvrons près de nous, impassibles, immobiles et silencieux pendant de longues minutes, avant de repartir doucement. Le plus souvent, ce sont des hommes, mais pendant une sieste, je vois aussi arriver l'une des femmes de Miso avec deux de ses copines et leur ribambelle. Silencieuses, plutôt souriantes, elles m'observent, détaillent mes bagages ou le tissu de mon hamac, pendant que les enfants, plus hardis, me tâtent les lunettes et surtout la barbe, attribut dont la race indienne est dépourvue.

Ces approches prennent une autre dimension quand les visiteurs possèdent des rudiments de français. Resté seul au carbet pour dépouiller des fiches de parcelles, j'ai ainsi le plaisir de voir arriver Alasuka, l'infirmier. Nous parlons de l'ancien village, puis de ses impressions sur le monde, car il est allé une fois à Cayenne. Ce qui l'a sidéré, ce n'est pas le vol en avion depuis Saint-Georges, ni même la découverte de la mer, que la mythologie indienne nomme "grand la rivière". Non, il retient avant tout la façon insensée dont les mikolo font leurs besoins... À propos de sa famille, j'apprends qu'il est le fils du chef de l'ancien village, destitué par l'administration en raison de son manque de coopération et remplacé par un pantin sénile que personne ne respecte, Zidok (déformation d'Isidore, un nom imposé par l'État-Civil). « Mon père est mort, maintenant, me dit Alasuka. Puis après un silence, il ajoute tout à trac, sur un ton neutre : Toi, tu vas bientôt mourir... » Sur ce, il part, me laissant perplexe, jusqu'à ce que Françoise me donne la clé du mystère : quand un Indien en est à un stade de calvitie tel que le mien, c'est qu'il est tout au bout de son chemin…


Le carbet de l'ORSTOM...

...et son bureau de rêve.

Kwataka, mon guide, apprécie également ces échanges. Nous évoquons notamment ses deux ans d'école à Camopi, sa femme Kumaya, une amazonienne, et sa fille Wamulu. Il me confie son goût pour la vannerie (une activité exclusivement masculine, comme les parures de plumes, alors que la poterie et les colliers de perles sont l'affaire des femmes) et surtout pour la chasse, qui se pratique toujours le plus loin possible du village, afin qu'il reste du gibier à proximité, en cas de problème. Plus curieux ou moins timide que ses congénères, il commence par aborder des sujets généraux, parfois déroutants, par exemple sur la méchanceté des blancs et des créoles, ou sur la France : « Est-ce qu'il y a beaucoup de jaguars ? ». Il passe ensuite à des questions plus personnelles : « Et toi, tu es méchant ? », « Es-tu marié ? Pourquoi tu n'as pas d'enfants ? », et, sans trop savoir comment le formuler, sur ma vie en mer, car Yawalu, le second de nos guides, venu un jour sur Chercha-Païs avec Jean-Paul, lui en a parlé. Derrière tout cela, je sens qu'il a envie de voir Cayenne, bien qu'il soit mis en garde contre l'attrait de la civilisation par son père, le vieux Miso.

Ce dernier vient aussi quelquefois au carbet, toujours accompagné de son dernier fils, de cinq ans d'âge. Miso, le chamane du village, est un homme remarquable, beau et noble, à la fois traditionaliste et ouvert d'esprit, ce qu'il a transmis à Kwataka. Un vieillard, selon les critères indiens, en pleine forme, puisqu'à soixante-cinq ans il construit un nouveau carbet, ne craint pas de partir seul fort loin avec son canot-pagaie, et fait toujours des enfants à ses jeunes épouses. Miso est en effet l'un des rares Wayâpis de Trois Sauts à avoir deux femmes, ce qui nous donne l'occasion de parler des us et coutumes en la circonstance : l'abattis est mis en commun, mais avec le double de surface et donc de travail de défrichage pour le mari, et toutes les autres tâches sont effectuées séparément, sous le même toit. Miso visite ses femmes à tour de rôle et, à l'en croire, elles s'entendent parfaitement bien.


La fabrication de colliers est réservée aux femmes, la vannerie aux hommes.

Aux femmes aussi le soin de rapporter la récolte de l'abattis.

En vertu de quoi, quand les Indiens de Trois Sauts ont remis les Grenand sur pied à l'issue de leur aventure en forêt, Miso a voulu procurer une seconde épouse à Pierre. Le refus de celui-ci a été assez mal pris par le vieux chef, autant que par la jeune personne… J'ai l'occasion de rencontrer l'ex-future épouse de Pierre au village du bas, celui du capitaine Pina, un jour où nous allons y rapporter un arc et des flèches oubliés à Zidok-Ville. Aussitôt, le chef nous apporte des bacoves (petites bananes), puis Pierre reçoit une calebasse de cachiri des mains de l'Indienne en question, maintenant mariée et mère de famille, tandis que Raymond fait une conquête : fascinée par ses longs cheveux blonds, une autre beauté locale lui tend aussi une kuy de cachiri. À ta santé, mon ami !

L'hospitalité n'est pas un vain mot chez le capitaine Pina et afin que le moment soit bien partagé, il envoie Didier chercher femmes et enfants à leurs abattis, pour une réunion générale devant la coupole du carbet communautaire (le style wayana de cette construction, unique à Trois Sauts, est un témoignage des contacts passés entre les deux ethnies). En attendant, on nous fait admirer de près un animal récemment capturé qu'on espère apprivoiser, une sorte de jolie martre noire avec une tâche jaune sur le cou, grande amatrice de miel.


La coupole du carbet communautaire de style wayana.

Une sorte de martre noire avec une tâche jaune sur le cou.

Quand toute la descendance du vieux Pina est là, Jean-Paul me fait discrètement remarquer une jeune femme au teint légèrement plus cuivré que les autres : c'est une Wayâpi-tuku qui a quitté les siens, membres d'une tribu vivant du côté du mont Saint-Marcel, méconnue car très farouche et refusant tout contact extérieur. On nous offre des calebasses emplies de takaka (de la crème de banane) et une provision de bananes à nous remplir les bras. Pour ne pas être en reste, nous laissons des fruits de paylalâ avant de repartir avec les femmes et la marmaille, ramenées au passage à leurs abattis, ce qui est l'occasion de remonter un peu l'Iposî, un affluent de l'Oyapock supérieur ; nous emmenons par ailleurs deux jeunes qui veulent disputer le match de foot organisé à Zidok par nos piroguiers.


Le village du capitaine Pina, vu du fleuve.

Jean-Paul profite de la situation pour s'arroger le commandement de la pirogue, je m'improvise takariste et nous partons à deux vers Trois Sauts, croisant quelques canots-pagaie dont les occupants n'ont jamais vu cela : un équipage de mikolo ! Le soleil donne, c'est très agréable, et Jean-Paul en profite pour s'entraîner incognito au franchissement de l'endroit difficile où il faut engager le canot sous une souche, en le faisant gîtegîte, gîtard : inclinaison d'un navire sur son axe longitudinal.r d'un coup de gaz. Il passe et repasse l'obstacle jusqu'à être sûr de lui, espérant avoir des spectateurs, une autre fois, pour faire apprécier ses talents de motoriste. Au village, nous avons l'accueil habituel, partagé entre un brin de curiosité et une légère moquerie. Il n'y a guère d'activité, un jeune pêche devant le saut et un second, plus âgé, se laisse tourner en pirogue dans un remous, pour jeter sa ligne juste au pied de la chute sous laquelle, affirme la mythologie wayâpi, sommeille l’Anaconda géant qui, un jour, descendra le fleuve. Plus haut, des femmes devisent, dans l'eau jusqu'à la taille, les unes occupées à la lessive et d'autres en train de faire ce que l'on imagine, le plus tranquillement du monde, côté aval tout de même ; sur la berge, une autre femme épouille son mari. Puis le décor s'anime avec une bande de gamins qui se précipite dans le fleuve sans qu'aucun adulte se soucie d'eux, tellement la nage leur est naturelle (les enfants indiens sont à la fois livrés à eux-mêmes et particulièrement choyés).


Le fleuve est le terrain de jeu favori des enfants.

Ainsi se déroule le début de notre mission, dans un environnement très humanisé où les pirogues circulent, les coqs claironnent et les chiens aboient sans relâche. Je cherche à en apprendre le plus possible sur ce microcosme et, petit à petit je saisis, par exemple, des liens de parenté : Papillon est le frère d'Alasuka, cette vieille femme à la mine déterminée est sa mère, Pilâtâ (poisson dur) est le fils de Yawalu, le petit Kai est le demi-frère de Kwataka, etc.

Ce qui va suivre, au plus profond de la forêt, sera bien différent. Les Indiens, dont jusqu'à présent j'ai surtout vu le côté exotique, vont m'éblouir par leur connaissance du milieu. Jean-Paul nous y a préparés, Raymond et moi, lors de nos conversations de fin de soirée, d'un hamac à l'autre, en nous apprenant par exemple que les Wayâpi, forts de leur tradition orale, connaissent quelques trois mille noms d'arbres et autant, sinon plus, pour les insectes, les oiseaux, les grenouilles ou les serpents. Nous savions déjà qu'ils tirent de leur environnement tout ce dont ils ont besoin et nous avions eu quelques aperçus de leur aisance en chaque circonstance. Ainsi, après avoir abattu un arbre pour mettre ses fruits en carpothèque, nous n'avions récolté qu'un dangereux petit grage vert, lequel fut immobilisé par Papillon dans un bois fendu confectionné dans l'instant ; ailleurs, Jean-Paul souhaitant récupérer des fruits et des feuilles sans sacrifier un grand arbre, nous avons vu le même Papillon fabriquer d'abord une perche terminée par un lasso de liane fine, puis le jeune Indien a confectionné un solide anneau, en liane également, dont il s'est entouré le devant des pieds, ce qui les bloque mécaniquement contre le tronc. Cela lui a permis de grimper avec l'élégance de chaque geste dont font montre les Wayâpi ; la récolte faite, il est redescendu avec autant de facilité, en serrant les dents pour ne pas nous montrer que les énormes fourmis marabunta croisées là-haut l'ont mis au supplice. J'ai en mémoire que ce jour-là, malades tous les trois, nous faisons pitié par rapport à la forme insolente de nos guides. Ils auraient certainement trouvé à se soigner avec leur savoir ancestral, alors que pour enrayer nos problèmes, il a fallu que Raymond se bourre d'antibiotiques, que Jean-Paul s'injecte de la pénicilline et que j'ingurgite une bonne dose d'élixir parégorique.


Un canot-pagaie glisse sur le fleuve.

Il s'agit maintenant de recenser la flore de la forêt originelle. Dans la pirogue, l'équipe du départ est ainsi augmentée de nos deux guides attitrés : pour moi, Kwataka, nommé par allusion au singe araignée dont il a l'agilité et la maigreur (selon les critères locaux), et pour Raymond, Yawalu, autrement dit "grand jaguar", en référence à sa force herculéenne. De son côté, Jean-Paul va superviser nos travaux et compléter sa collecte botanique. Nous chargeons la pirogue à côté de Mima, le chat-tigre, qui prend son bain au dégraddégrad : en Guyane, plan incliné servant à l'accostage des pirogues., et quand Roger démarre le moteur, tout le village est là pour nous saluer, ainsi que Kwataka et Yawalu, qui arborent de belles peintures faciales. La scène se répète plus bas, où nous faisons une halte pour prendre des bacoves chez le capitaine Pina, le vieux chef, très fier de porter un de ses petits-enfants dans les bras. À partir de là, nous abandonnons la civilisation pour nous immerger dans la forêt vierge.

4 - La forêt

L'enfer vert n'est pas ce que l'on imagine. Les grands serpents, les caïmans et les jaguars sont bien présents, mais le danger revêt souvent des formes plus insidieuses. Ainsi, un matin, sur un layon, je ressens d'un coup une terrible brûlure à la cuisse et Jean-Paul également, un instant plus tard. Cela fait vraiment très mal et nous ne comprenons rien à ce qui s'est passé. Kwataka nous montre alors une curieuse chenille, comme entourée d'un nuage de coton blanc et rose : c'est en effleurant cette sorte de cocon que nous nous sommes brûlés. Les Wayâpis connaissent bien cette bestiole et la nomment non sans humour "la chenille du singe hurleur". Kwataka, de la pointe de son sabre, réduit le corps de la chenille en bouillie, en se brûlant lui aussi, et nous soulage en appliquant ce cataplasme verdâtre sur nos brûlures. Nous aurons quand même toute la cuisse ankylosée, des ganglions douloureux et une trace rouge pendant plusieurs jours. Sale bête !

Après avoir quitté la tribu du vieux Pina, nous filons donc à notre base de travail, Pəôsla?ɨ, au bord de l'Oyapock. L'équipe botaniste décharge le matériel tandis que les canotiers et les indiens montent un nouveau carbet, car l'emplacement habituel est complètement submergé en ce moment. Le temps d'un casse-croûte rapide et nous partons sur un layon indien, étroit et sinueux mais sans chicots, qui nous deviendra vite familier puisqu'il sert à approcher des zones à étudier. Avec mon équipe, j'entame ce nouveau travail, qui consiste d'abord à tracer un carré d'un kilomètre de côté, puis à le diviser en carrés de cent mètres sur cent, dans chacun desquels (au coin nord-est) sera délimitée une parcelle de dix mètres sur dix. Pour ouvrir le premier layon d'un kilomètre, je confie la boussole à Georges, qui a été un temps boussolier au bureau minier ; derrière lui, Twin et Yawalu sabrent à qui mieux-mieux et quant à moi, je suis l'homme du Topofil (mesureur à fil perdu), qui doit passer tout droit quoiqu'il arrive. Georges donne l'impression de foncer comme un maïpouri (tapir), mais notre progression est extrêmement lente, de l'ordre de cinq cents mètres à l'heure, alors que la forêt ne donne pas l'impression d'être impénétrable. En fait, c'est rarement simple, avec tantôt un grand arbre abattu, tantôt un taillis de bambous infranchissable ou encore une criquecrique : en Guyane, désigne une rivière ; ailleurs, petite anse. marécageuse plus ou moins large ; en ce cas, Georges me prend le Topofil des mains et s'élance dans le bourbier jusqu'aux épaules, tandis que nous partons au loin à la recherche d'un arbre couché permettant de franchir l'obstacle.


Casse-croûte près de notre base de travail, Pəôsla?ɨ.

Une fois les parcelles matérialisées par le fil, nous travaillons à deux, Kwataka et moi. Il coupe au sabre toutes les herbacées, à part les palmiers et autres choux que je négligerai dans mes fiches, avant de se lancer dans l'exercice qui le ravit, s'ingéniant à reconnaître chaque arbre par la silhouette et les feuilles, qui sont souvent à plus de vingt mètres de hauteur. Il fait de même avec chacune des lianes, ce qui est beaucoup plus remarquable car elles me semblent toutes pareilles : il se fie à la couleur d'une entaille faite au sabre, ainsi qu'à l'odeur et au goût de la sève, et son verdict est catégorique (Jean-Paul m'a confié qu'il n'a jamais pu prendre en défaut Yawalu ou Kwataka). Je transcrit alors le nom de la plante, en y ajoutant des détails, arbuste, arbre, liane, avec la forme de la base et son degré d'évolution.

Non seulement les connaissances des Wayâpis sont fantastiques, mais en plus ils perçoivent ce qui les entoure avec beaucoup de finesse et ils parent leur monde foisonnant d'une forme de poésie. Kwataka est intarissable quand il me parle de la forêt : lali, c'est la liane avec laquelle on fait le curare, wɨlamunuwi, la cacahuète des oiseaux, yemi?i, le mahot-cigale (plante médicinale ou succédané du tabac, si j'ai bien compris), pakstala, l'eau du voyageur, kwatakaya, la chouchoune du kwata (pourquoi?), yakamilɨnɨpɨâu, le genou de l'agami (un oiseau qui vole très mal), yaputuluɨsî, la papaye-biche, paypayonamipay, les boucles d'oreilles du kikiwi, a?ɨlekuy, la calebasse du mouton paresseux, à ne pas confondre avec ka?ɨlekuy, la calebasse du macaque, kulumâa?ɨlɨa, le kuluman (j'ignore ce que c'est) des yeux du paresseux, epokasili, la liane cachiri, wɨlakɨ?ey, le piment des oiseaux, yawataɨ, les fourmis du jaguar, kusiwalapulu, le cacao de l'agouti, kwataluay, la queue du kwata, uluku, le fameux roucou à l'odeur entêtante, et encore tsaitetukasîdê, moyutakalawelɨsɨ ou wa?ɨpinôsili…

Raymond et moi, nous commençons à regarder la forêt avec des yeux un peu moins étrangers en compagnie du trapu Yawalu et de l'élégant Kwataka. Toujours en kalimbé impeccable (jamais ils ne s'assoient sans avoir coupé des feuilles pour rester propres), ces Indiens sont fascinants, à la fois naturels et réservés, gracieux dans leur gestuelle, marchants pieds nus silencieusement, en remarquant tout autour d'eux, de l’œil et de l'oreille. Ils ne sont ni expansifs ni exubérants, plutôt contemplatifs, parlent doucement mais rient volontiers et même si ce rire est sans pitié pour les mikolo que nous sommes, c'est un petit peuple fort agréable.


Kwataka intarissable quand il parle de la forêt...

...marche pieds nus silencieusement, tous les sens aux aguets.

Nous sommes maintenant dans nos hamacs, sous le carbet qui va abriter la fin de notre séjour. Dans la première parcelle à inventorier, Georges et Twin ont descendu une famille de kwata ; c'était triste à voir, mais il faut manger et ces singes cuisent maintenant sur le feu de bois. Le fleuve court, les crapauds chantent, les deux noirs plaisantent bruyamment et les trois indiens s'activent, notamment Yawalu qui confectionne un petit manare, une sorte de panier-passoire en vannerie, avec une grande variété de points compliqués. Pendant le repas, Georges, conteur infatigable, enchaîne histoires grivoises et aventures en pirogue, dont une épopée hilarante vers les introuvables monts Tumuc Humac, qui ne sont qu'un fantasme de géographe. Un peu avant le lever du jour, une pirogue de chasseurs venue de Trois Sauts passe devant notre campement et les échanges de voix nous tirent du sommeil. Ce matin-là, nous retrouvons nos parcelles respectives en passant par celles de Raymond, qui libère un engoulevent empêtré dans le fil à topographier.


Raymond libère un engoulevent empêtré dans le fil à topographier.

Tout en remplissant mes fiches, je me régale à écouter Kwataka m'expliquer les étymologies ou me raconter des anecdotes, en s'interrompant à l'occasion pour tirer un toucan. Il s'efforce de m'en faire découvrir le plus possible sur son univers. J'apprends ainsi à confectionner un bol ou un jerrycan en cousant des feuilles, ou à différencier le chant des singes hurleurs, si l'on peut dire, de leur cri de guerre, par exemple quand un aigle attaque l'un d'eux. Voilà qui me sera très utile, certainement. Je découvre sur ses indications un véritable torrent de fourmis qui déménagent, Dieu sait pourquoi. C'est impressionnant. Vive le hamac ! « Cette grosse tranchée, c'est un cabassou -mot créole désignant le tatou géant- qui cherchait des fourmis ». « Tu entends, ce sont des aras. Là-bas les bleus, et au-dessus de nous, les rouges », le tout sans en apercevoir la moindre plume. Et de lancer un cri, à la suite de quoi un perroquet rouge vient se poser sur une branche, près de nous ! « J'ai imité le cri de détresse d'un de ses petits. » Comme c'est facile... Une fois, je crois voir mon guide en échec : une bande de petits singes s'enfuient dans les branches, Kwataka tire et rate sa cible. « Demain on en mange un », me dit-il, sûr de lui. Le lendemain, il a son arc à la place du fusil et quand la même scène se répète, il décoche une flèche qui part en sifflant. Tous les singes s'arrêtent net, et l'un d'eux tombe, transpercé ; ce sifflement particulier qui les intrigue leur est fatal… Kwataka me fait aussi goûter toutes sortes de fruits nouveaux, doux comme des bonbons, aux saveurs aussi étranges que leur forme, leur couleur et leur consistance. En revanche, après qu'il m'ait enseigné le ramassage des vers palmistes à l'intérieur d'un tronc tombé, je déclare forfait quand il veut me faire croquer tout vif un de ces pisu, horribles larves blanches à tête noire, grosses comme le doigt et paraît-il délectables !


Parfois, une trouée de soleil touche le sol.

Je touche là mes limites et je constate bientôt que Kwataka lui-même a les siennes. Un matin tôt, une bête se sauve devant nous dans un sous-bois obscur et mon guide se demande si ce n'est pas un jaguar. En retrouvant les traces de l'animal, il reste perplexe, tous les sens aux aguets. Deux jours plus tard, sur le layon indien, une mère jaguar et son petit, au pelage tout noir, traversent tranquillement sous le nez de Kwataka, qui se fige sur place. C'est la seule fois où j'ai vu un Indien effrayé. Du coup, je comprends mieux qu'il ait cherché à évaluer la dangerosité de mon pays en m'interrogeant sur l'abondance des jaguars en France… Cette nuit-là, les trois Indiens partent chasser ce yawa, en vain. Le fauve est pourtant toujours dans les parages : en effet, une maraï (sorte de poule grise) ramenée par les chasseurs est croquée en notre absence par ce tigre, selon le terme créole qu'emploie Georges.


Fricassée de toucans en vue.

Pour nous les scientifiques, le retour au carbet est synonyme d'instants de détente : habituellement, Jean-Paul déguste une bière tiède, Raymond se lave dans le fleuve et je m'échappe en solo avec mon appareil photo avant d'en faire autant. Le reste de l'équipe est au contraire très actif et ce petit tableau de bonheur domestique voit par exemple Georges préparer du gibier à boucaner en racontant sa vie à qui veut l'entendre, Twin tailler une pagaie ou surveiller un grand feu dont les cendres vont enrichir son tabac à priser et Didier préparer le repas du soir. Au début, arrosés de jus de wassaï, les menus sont variés, perdrix aux bacoves, salade de choux palmiste, fricassée de toucans au riz, cariacou (biche) et agouti aux cèpes (les champignons d'ici, souvent aux couleurs de fête foraine, sont un des rares domaines quelque peu négligés par les Wayâpis). Dans la dernière partie de la mission, la persistance de la pluie contrarie la chasse et la pêche (et favorise les moustiques). Par précaution, des kwata et des paku ont été boucanés, mais les mikolo font la fine bouche devant ces formes carbonisées et ouvrent sans vergogne des boîtes de conserve. Le manque de vivres incite finalement Yawalu et Kwataka à remonter chercher du couac et de la cassave à Trois Sauts.

Jour après jour, la forêt révèle ses différentes facettes. Elle nous oppose parfois l'obstacle de marigots qu'on ne peut contourner, d'épineux cauchemardesques ou d'inextricables chablis, mais elle montre aussi des sous-bois charmants comme un parc, jalonnés d'arbres aux allures de cathédrale à force d'étirer leurs contreforts et coupés de criquecrique : en Guyane, désigne une rivière ; ailleurs, petite anse.s aux berges sableuses, dont les eaux limpides sont zébrées par l'éclair de petits poissons ; au bas d'un versant, nous trouvons même une source claire que mon guide ne connaissait pas. Toutefois, par rapport à ce que j'imaginais, les fleurs sont rares et peu spectaculaires, à la différence des papillons.


Les fleurs sont assez rares contrairement aux papillons.

Il reste encore un milieu à explorer, que Jean-Paul a gardé en réserve pour la fin, une fois inventoriée la dernière parcelle et mises en herbier les feuilles, prélevées au fusil, du dernier arbre remarquable du secteur. Yawalu et Kwataka, qui s'amusent à nous épuiser, nous emmènent à toute vitesse sur un layon difficile, d'abord marécageux, puis encombré d'arbres déracinés et enfin franchement accidenté. Nous arrivons bientôt dans l'espace étonnant d'une savane-roche : il n'y a plus d'arbres, seulement des fleurs, des orchidées géantes et des touffes d'herbe éparses sur les rochers. Sous le soleil de midi, le contraste est total avec la pénombre moite de la forêt. Le ciel est immense, on voit la forêt au loin, c'est extraordinaire. Nous récoltons des échantillons et nous repartons à l'assaut d'une pente éprouvante en haut de laquelle la forêt devient aérée et presque européenne, parsemée de gros blocs. Au sommet, dans une trouée d'arbres, vision rare, un vrai paysage s'étend au loin en-dessous de nous.

Nous descendons prudemment l'escarpement pour arriver au but de la virée, c'est-à-dire à Pəôla?ɨ proprement dit, le premier abri sous roche découvert en Guyane. Cachée dans la forêt sous un bloc de quinze mètres de haut, c'est une grotte assez vaste avec au sol des débris de poterie ; il est probable que les derniers occupants en ont été des Wayâpi-puku. Quand nous quittons les lieux, juste au-dessus de la grotte, Yawalu tire deux kwata, puis s'abat sur nous un grain d'une violence peu fréquente. Nous laissons passer le plus gros du déluge abrités derrière les contreforts d'un fromager, tout en appréciant les ébats de deux grenouilles originales, jaune et noir. Yawalu nous explique qu'on utilise précisément ces grenouilles-là pour préparer un onguent à frotter sur le croupion d'un ara vert, pour que ses grandes plumes repoussent rouges ! C'est bon à savoir...


Une savane-roche ensoleillée...

...d'où l'on domine la forêt...

...et qui abrite le premier abri sous roche découvert en Guyane.

Sur le chemin du retour, je me remplis les yeux comme jamais, car les travaux sont terminés et nous rentrons à Zidok. Ultimes souvenirs de Pəôla?ɨ, les deux Indiens qui me précèdent, très néandertaliens avec leurs singes ficelés sur le dos, une sarigue qui se faufile dans les herbes et, en hauteur, un grand planeur, le plus majestueux des papillons de Guyane.

Veille de départ. Les Grenand se dépêchent de mettre leur courrier à jour, car les occasions de l'expédier ne sont pas fréquentes. Derniers chargements dans la pirogue. Silencieux et figés sous la pluie du petit matin, les Wayâpi, en kalimbé de calicot rouge, se distinguent par leurs colliers, leurs bracelets et leurs away de perles aux jambes. L'instant est très émouvant et la population au complet est réunie pour notre départ. Presque au complet, en réalité, car Kwataka et Miso ont sans doute préféré garder pour eux leur émotion. Bien sûr, Pierre et Françoise sont aussi sur le dégraddégrad : en Guyane, plan incliné servant à l'accostage des pirogues. et nous nous quittons comme des amis de longue date. J’espérerai longtemps en un caprice du destin, mais nous n'allons jamais nous revoir.

(avril-mai 1976)