Dans les poubelles d'Europa

Avant même que Chercha-Païs ait pris forme dans un coin de champ auvergnat, recyclage et récupération étaient inscrits dans l'ADN de son équipage. Ce penchant naturel s'est affirmé auprès d'Henry Wakelam, qui nous a suggéré quelques pistes intéressantes : on a pu nous voir, par exemple, fouiller une décharge proche du difficile aérodrome des Saintes, où se trouvent des épaves d'avions riches de pièces "qui peuvent toujours servir". Dans ce registre aéronautique j'ai également le souvenir d'une nuit particulière en bordure de l'aéroport du Lamentin, en Martinique : Raymond et moi, juchés dans les logements du train d'atterrissage d'un DC-3 réformé, nous avons démonté tous les serflex en inox des circuits hydrauliques, veillant à ne surtout pas tirer sur la flamme rouge de l'épingle de sécurité du verrouillage, sans quoi le train risquait de s'affaisser et de nous écrabouiller...

Déjà marqué par l'épisode glorieux de la récupération de cuivre en brousse, avec transport de la marchandise en avion, notre passage en Guyane a atteint les sommets du genre à Kourou. Lors de notre séjour, la base spatiale traverse une période incertaine, bien avant le triomphe des lanceurs Ariane. Le programme précédent, celui de la fusée Europa (un premier étage anglais, un second français et le troisième allemand, sans coordination sérieuse), vient d'être abandonné après une série de six échecs ; en cours de transport vers la Guyane au moment de cette décision, la septième fusée Europa a fini, c'est à peine croyable, au fond de la casse automobile de notre copain Gérard ! Le pas de tir d'Europa est en cours de démantèlement quand un technicien du CNES, venu nous voir pour une éventuelle commande de coque, nous apprend que les installations liées aux ergols de la fusée sont à la disposition des amateurs de récupération.


Le pas de tir de la fusée Europa, à Kourou, recèle des trésors d'inox.

Renseignement pris, les personnes intéressées sont les bienvenues, à condition de respecter une règle simple : chaque "client" doit se contenter de remplir une 4L, sans que rien ne dépasse… Aussitôt, Pierre nous prête un exemplaire de cette nouvelle unité de mesure et nous partons à Kourou jouer de l'ébarbeuse dans un enchevêtrement d'acier inoxydable qui, à nos yeux, brille comme de l'or. On imagine de quelle façon nous avons imbriqué à l'extrême, dans la petite voiture, les morceaux de tubes, de profilés et de tôles.

Encore faut-il transformer ce stock en accastillage pour Chercha-Païs. Dans un minutage parfait, l'anse de Montravel voit alors arriver Triaenghel, un bateau extraordinaire à bord duquel se trouvent toutes les ressources techniques nécessaires, ainsi que le savoir-faire correspondant. C'est une péniche hollandaise déjà aperçue à Las Palmas, désormais gréée en ketchketch : voilier à deux mâts, le plus haut étant à l'avant., avec un phare carré (ce que contrebalancent trente tonnes de lest, apprendrons-nous par la suite). Aux Canaries, elle était encore une pure embarcation fluviale -il avait fallu une bonne dose d'inconscience pour affronter à son bord la grosse houle qui sévit au large du Maroc- et son équipage venait de renflouer un chalutier breton coulé par trente-cinq mètres de fond. Tout heureux de faire pour de bon la connaissance de ces bourlingueurs hors norme, nous découvrons d'abord les poules et les deux porcelets qui galopent sur le pont, puis un trio hirsute, tout droit sorti d'un film de pirates, et enfin une fille des îles, format miniature.


Triaenghel, péniche hollandaise gréée en ketchketch : voilier à deux mâts, le plus haut étant à l'avant..

Le patron de ces pilleurs d'épaves, Coco, est un Wallon au visage mangé de barbe frisée qui, visiblement, n'a rien à envier à Henry Wakelam quant à l'ingéniosité ; il est secondé par deux Français, Bertrand, un conteur-né, en cavale pour échapper au service militaire, et Micha, le contemplatif de la bande, qui était berger dans les montagnes pyrénéennes ; quant à Tati, la compagne de Coco, c'est un concentré de bonne humeur qui devient tout de suite complice de fous-rires avec Mireille. Au fil de moments très plaisants passés dans la cale de Triaenghel -à l'origine c'était une péniche-citerne à goudron, en conséquence de quoi son intérieur est immunisé à jamais contre la rouille-, nous en apprendrons davantage sur nos voisins. Saxo, guitare, ocarina ou percussions africaines, Coco se révèle aussi habile à jouer de la musique que du chalumeau et il a combiné ses talents dans un instrument de son invention, bourré d'électronique, sur la base d'un banjo. Nous apprendrons par bribes que ce type pas spécialement costaud est allé affronter tout un village de réfugiés Malais, en Hollande, pour y enlever Tati qui ne demandait pas mieux ; cette dernière est quant à elle une artiste aux multiples facettes, par ailleurs gymnaste accomplie. Les rires fusent aux histoires des uns et des autres, notamment quand Bertrand brode sur l'arbre généalogique peu banal de Micha, qui fait passer de la Lettonie aux Balkans, avec un détour par le Maroc. Le tout dans un décor unique où, malgré la présence d'une énorme hélice de bronze, on se croirait tantôt dans une roulotte de gitans et tantôt dans une arrière-boutique de brocanteur.

Coco et Tati ne se lâchent pas et quand ils ne sont pas sur le même bateau, à notre mouillage commun, c'est toujours le talkie-walkie à la main pour discuter, en français, en hollandais ou en anglais ; j'ai encore dans l'oreille l'accent délicieux du « Okay, roger, out ! » dont Tati concluait ces échanges… Nous nous mettons finalement à couple, c'est plus simple, et avec Coco à la manœuvre, les travaux sur l'inox sont rondement menés : oubliées les peintures à refaire sans cesse sur le bout-dehorsbout-dehors : espar établi au devant de l'étrave., le davierdavier : rouleaux d'étrave évitant l'usure de la chaîne et des amarres., le balconbalcon : bastingage à l'avant ou à l'arrière d'un voilier. avant, les balconbalcon : bastingage à l'avant ou à l'arrière d'un voilier.s arrières et les bittes d'amarrage. Coco ne veut pas être payé pour cela, mais Tati se laisse convaincre par un discret transfert de provisions d'un bord à l'autre. Nous sommes à quelques jours de quitter la Guyane et, exactement comme lorsque nous nous sommes séparés, Henry et nous, notre appareillage a été salué par trois coups de sirène poignants, venus d'un improbable navire-usine…


Chercha-Pais à couple avec Triaenghel.

Ceux du Triaenghel sont peu portés sur les relations épistolaires et je pense à cet instant que la rencontre est sans lendemain. Pourtant il y a eu une suite, des années plus tard. En effet, après avoir vu l'éclosion des bébés tortues-luth, Michelle et moi, au retour du Brésil, nous entamons une tranquille remontée du Maroni, à la voile, la marée avec nous, en suivant le bon balisage de ce fleuve réputé sans dangers. Contrairement au côté surinamien, la rive française est inhabitée jusqu'à Saint-Laurent-du-Maroni, l'ex-capitale du bagne devant laquelle je découvre, perplexe, une petite île débordant de végétation que ne mentionne pas la carte. En approchant, je réalise qu'il s'agit d'une imposante épave de métal, cassée en deux sur un rocher puis colonisée par la brousse, servant d'abri à quelques bateaux de plaisance. Nous mouillons un peu à l'écart et nous descendons en ville pour des courses rapides ; à notre retour, un couple vient nous chercher en zodiac pour nous offrir le punch chez eux, vers l'épave. Ils sont sur un catamaran amarré à un petit voilier en bois moulé, qui leur appartient aussi ; leur histoire n'est pas claire, eux ne le sont pas davantage, et nous ne sympathisons guère. Avant de les quitter, ayant repéré que les berges de l'île accueillent en outre une sorte de chalutier-usine, je leur demande s'ils ne connaissent pas un belge qui…
-Coco !

Eh oui, c'est lui ! Plus que jamais sosie de Raspoutine et maintenant patron d'un Little Giant équipé pour tous les travaux possibles et imaginables, qui prennent la forme, en ce moment, de forages dans le Maroni. Les retrouvailles sont d'autant plus chaleureuses qu'elles sont inattendues. Coco fait mine de ne pas s'étonner de trouver Michelle à mes côtés et sourit d'un air mi-figue mi-raisin lorsque sort du poste d'équipage Dina, son actuelle compagne, minuscule et charmante Surinamienne, d'origine javanaise. L'exotisme, toujours.

(juillet 1976-juin 1984)