Le petit Éden d'Antonio

De par le monde, le nom de Salvador da Bahia sonne comme une formule magique, un sésame ouvrant sur le meilleur du Brésil. Pour leur part, les coureurs des mers savent que cette ville, officiellement São Salvador da Bahia de Todos os Santos, importe moins que sa baie. N'empêche, au bas de la cité qui fut la première capitale du pays, Chercha-Païs sacrifie au passage obligé et se dandine doucement au mouillage, devant l'île du forte São Marcelo. J'avais souhaité éviter cette escale, mais nous avons un rendez-vous un peu informel avec Serge, un ami navigateur quitté en France, dont on nous avait signalé la présence à Recife. Ici, personne ne l'a vu. Et pour cause, quelques mois plus tard, radio-cocotier fera savoir qu'en descendant nous retrouver, ce solitaire s'est endormi et s'est mis à la côte du côté d'Aracaju, perdant ainsi le voilier construit de ses mains. C'est arrivé aux meilleurs, maigre consolation...


Chercha-Païs au mouillage de Salvador, devant l'île du forte São Marcelo.

Bahia, la baie de Salvador, commence par faire grise mine. Il pleut sans discontinuer et le moral est en berne quand nous appareillons vers l'île d'Itaparica, c'est-à-dire, en langue tupi, "entourée de récifs". Désormais, au moins pour sa pointe nord, il faudrait plutôt traduire "entourée de plate-formes pétrolières". Il faut le reconnaître, ces parages n'ont pas toujours été enchanteurs : industrieux ici et là, succombant à trop de tourisme, à l'image de l'île Frade, où même franchement inquiétants, comme la vieille ville de Salvador dont les rues pleine d'ivrognes, de drogués, d'estropiés et de prostituées sont de vrais coupe-gorges. Mais c'est de peu d'importance au regard de ce qui va durablement marquer nos esprits. Lors de ce prélude, cependant, pas question de bonnes surprises : le temps empire le lendemain et les rafales lèvent un clapot qui fait déraperdéraper : reculer dans le vent quand l'ancre se décroche du fond. la moitié des bateaux à l'ancre, y compris les saveiros, bateaux de charge du cru. Après deux journées encore à faire le gros dos, n'y tenant plus, nous partons à la découverte du petit univers qui s'offre à notre étrave, cap au sud-est pour commencer, vers les confins de la baie et du fleuve Jaguaripe.

Ce n'est pas une sinécure de remonter le chenal d'Itaparica au louvoyagelouvoyage : action de remonter le vent en tirant des bords (en zigzag)., mais l'inspiration est bonne. Une embellie se dessine, le décor devient sauvage et, pour finir, l'île de Santo Amaro nous incite à faire escale à l'endroit dénommé Cachoeira (Cascade), où un filet d'eau gazouille dans une vasque, au-dessus de la mer. Le mouillage est bon, le coin charmant, en revanche nous revenons avec les jambes en sang après avoir tenté une promenade à terre, où la nature est impénétrable. Au matin, après une séance d'aviron vers une pointe de sable où se profile une cocoteraie, nous trouvons un accès pour parcourir l'île. Au cœur de sa végétation foisonnante, sillonnée de ruisselets, s'ouvrent quelques abattis où s'activent des Bahianais, assez surpris de voir des gringos dans ces parages.


En balade sur les berges du chenal d'Itaparica.

La suite de la navigation se fait à la voile pure et à la mode fluviale, comme nous l'avons pratiquée en Afrique, sur le Saloum et la Casamance, autrement dit au milieu de vastes étendues liquides où il faut parfois emprunter des chenaux étroits, vaguement balisés par des bouts de bois. Michelle n'a pas été longue à retrouver ses talents au lancer de sonde à main, l'électronique toujours en panne ne nous laissant pas le choix. Malgré tout, survient bientôt le premier des vingt ou trente échouages de cette période, dont seuls les plus mémorables ont eu l'honneur d'une mention sur le journal de bord. Ces péripéties vont de la traversée en force d'un banc de vase jusqu'à l'échouage sur des graviers à marée descendante, avec les voiles pleines de vent ; dans ce cas, il ne reste plus qu'à attendre le flotflot : marée montante. en gîtantgîte, gîtard : inclinaison d'un navire sur son axe longitudinal , au son de l'eau qui glougloute le long de la coque.


Un saveiro à l'échouage, en bordure du chenal d'Itaparica.

Cette virée à l'ouest de la baie de Salvador se poursuit par la remontée du rio Jaguaripe, fleuve qui a donné son nom à un village tranquille, coiffé de son église et environné de saveiros. Nous mouillons près d'eux en silence et nous nous gorgeons de cette sérénité, de tous les tons de vert de la végétation, de l'étagement des toits de tuiles brunes, des pirogues qui reviennent en captant dans leur voile à livarde la dernière brise du jour, des chants des coqs et des cris des enfants. Joie de vivre paisible et plénitude du soir, quand tout se ralentit… Le lendemain, nous regardons vaquer ce petit monde avant d'aller à terre. Une montée vers l'église pour le coup d’œil sur le site, un tour par derrière où un camelot invite la population de la « merveilleuse cité de Jaguaripe » à venir apprécier ses culottes à quinientos cruzeiros, et nous redescendons par la rue des commerces. Un bien grand mot puisqu'il nous faut dévaliser deux boutiques pour ramener des pommes de terre, quelques œufs, des bananes et un peu de saucisse fumée.

Avant de retourner à bord, nous détaillons les saveiros amarrés au bas du village, intrigués par les performances de ces bateaux à l'immense mât non haubané, tout biscornu dans les hauts. Des embarcations non lestées et portant une voile très creuse qui nous laissent en effet dans leur sillage, que ce soit au portant ou au louvoyagelouvoyage : action de remonter le vent en tirant des bords (en zigzag)., tout en étant chargés à couler bas de briques ou de caisses de bière ! Bien entendu, le secret de la bonne marche de ces bateaux ne tient ni à leur carène ni à leur construction, tout ce qu'il y a de rustique. En fait, j'ai compris dès la première confrontation que même avec nos voiles du bon faiseur, nous ne rivaliserons jamais avec les saveiros, dont les patrons, sans doute mousses dans ces eaux depuis leur plus jeune âge, savent utiliser au mieux les moindres courants de marée de ce qui est à leurs yeux le domaine de Yemanja, la déesse de la mer. Quelques jours plus tard, près de Santo Amaro do Catu, ces parages occidentaux de la baie de Salvador nous réservent tout de même une belle découverte en matière de construction navale.


Devant Santo Amaro.

De retour sur l'île d'Itaparica, l'ancre crochée devant les pittoresques chantiers navals de Jiribatuba, nous déambulons au milieu des petites maisons de bois et de torchis en croisant les regards de gens à la mine épanouie. Le rituel est bien rôdé, tous les villages du secteur étant bâtis sur le même modèle : d'abord, une montée à l'église, puis une descente par l'arrière du village et un retour par le bord de l'eau. Là se succèdent les pirogues amarrées à leurs piquets couverts d'huîtres, les filets qui sèchent et les petits chantiers traditionnels où l'on façonne lentement, sous les palmiers, tout à la main, à l'herminette et à la hache, des bois qui ont l'air bien ingrats. Devant un de ces ateliers, pour l'heure déserté, se tient une longue pirogue monoxyle, superbement travaillée, avec membruresmembrure : pièce de structure transversale de la coque. et varanguesvarangue : pièce de structure transversale des fonds de la coque., du bâti moteur pour un petit diesel, de l'étambotétambot : partie arrière de la coque, en avant du gouvernail., de la voûtevoûte : prolongement de la coque à l'arrière d'un bateau. et du tableautableau : partie arrière d'une coque quand elle n'est pas pointue ou arrondie. arrière. On l'a compris, tout est d'un bloc et provient d'un seul énorme tronc d'arbre. C'est probablement le summum de cette technique, fruit d'un travail léché, irréprochable pour ce qui est de la symétrie et de la finition. J'en reste bouche bée…


Les pittoresques chantiers navals de Jiribatuba.

Notre flânerie salvadorienne se poursuit au nord de la baie, à l'ouvert de l'océan qui envoie de longues ondulations devant les gratte-ciel de Salvador, par une traversée zigzagante entre d'innombrables hauts-fonds, signalés ou non avec des branches. Par chance, bien que dépourvus de carte détaillée, nous ne talonnonstalonner : se dit quand la quille d'un bateau heurte le fond. nulle part pour rallier le village fleuri de Bom Jesus. Mouillés au milieu de la petite crique qu'entourent les maisons, nous sommes aux premières loges pour constater que toute la vie de cette localité insulaire dépend des embarcations assurant la navette avec la grande île de Madre de Dios, depuis les lanchas pour les écoliers, qui traversent en tapant des rythmes d'enfer sur de vieilles gamelles, jusqu'aux saveiros enfoncés jusqu'au pavois sous leurs cargaisons de vivres ou de matériaux. Cette partie de la baie, qui fourmille d'îles proches les unes des autres, point trop peuplées et très avenantes, est ainsi restée à l'écart de l'agitation frénétique de la mégapole toute proche.

Gagnés par la décontraction ambiante, nous attendons le soir suivant pour repartir et embouquer le Paraguaçu. Cette "grande mer", si l'on en croit la langue indigène, est en fait un fleuve à l'embouchure majestueuse, bordé de berges escarpées et verdoyantes parfois balafrées de falaises rouges, dont la sauvagerie ne laisse voir aucune trace humaine. Doucement poussés par le vent et le courant, nous bifurquons entre une petite île et une berge, aussi paradisiaque l'une que l'autre, laissant bientôt filer l'ancre pour la nuit, près d'un îlot. Au crépuscule, l'endroit s'anime d'étonnante manière : des myriades d'hirondelles convergent vers l'îlot et tournoient follement au-dessus les palétuviers avant de s'abattre en un piqué vertigineux, comme attirées soudain par quelque sortilège. Pas une seule ne réapparaît, elles ont trouvé leur perchoir pour la nuit ! Puis d'autres nuées d'hirondelles arrivent de partout en faisant siffler l'air et plongent à leur tour dans cette végétation d'où s'élève une rumeur de feuillages agités. Ce rassemblement prend de telles proportions qu'on se demande comment les palétuviers peuvent abriter tous ces volatiles, c'est impressionnant. Une fois les derniers oiseaux installés, aux ultimes lueurs du jour, une symphonie de piaillements s'échappe des arbres quelques minutes, decrescendo, avant qu'un calme parfait ne baigne le mouillage, sous un ciel absolument désert.

Au jour, règne le même silence. Il semble que la colonie se soit déjà éclipsée sans tapage. Reparti vers l'amont avec un petit vent instable, Chercha-Païs étire son sillage dans un passage splendide, entre un pain de sucre et une chaîne de reliefs, avec des rochers au milieu de l'eau. À partir de là, escortés par des vols d'ibis rouges qui remontent aussi le fleuve, nous avançons dans une bonne brise, voiles ciseauxciseaux (voiles en) : se dit des voiles établies d'un bord et de l'autre, au vent arrière., croisant des saveiros à la peine dans leur louvoyagelouvoyage : action de remonter le vent en tirant des bords (en zigzag). vers la baie. Plus loin, les pieds dans l'eau, apparaissent un vieux fort -qui est pourtant Forto novo- et quelques maisons dispersées derrière un coin de sable ou sous une cocoteraie. Puis le vent mollit à l'approche d'un vaste plan d'eau formé par un confluent, dont la découverte nous laisse perplexes : là se dresse une île escarpée, de bonne taille, l'île do Francès, apprendrons-nous plus tard, que notre carte ignore superbement ! Dans ces parages à l'eau trouble, avec bancs de vase et rochers en prime, cette omission est une mauvaise surprise qui nous incite à faire demi-tour pour aller mouiller devant l'église en ruine du hameau de Forto Velho. Quelques maisons, des saveiros amarrés à des piquets, des pirogues qui rentrent le soir à la voile ou à la pagaie, voila encore une fois un cadre superbe pour l'escale du jour, songeons-nous.


Forto Velho.

En fait non, car, venus à terre, nous trouvons en bordure du fleuve un agréable chemin qui mène à une source limpide ombragée de bambous. Nous déplaçons le bateau devant ce parfait petit havre et de là nous poursuivons notre balade dans l'intérieur, passant d'abord en revue des chapelles délabrées et d'opulentes maisons abandonnées où logent de pauvres brésiliens du cru. Viennent ensuite des bananeraies entrecoupées de manguiers énormes, des bouquets de bambous, des palmiers royaux, des cocotiers et des plantations d'ignames ou d'autres racines du même genre. Généreuse nature. De retour à la source pour une grande toilette à l'eau douce, nous y trouvons une Brésilienne avec sa gamelle et sa marmaille ; dans l'instant les rires fusent, elle remplit ma bassine, je passe le savon aux gamins, c'est un plaisant moment de partage, vraiment bon enfant.


L'île do Francès que notre carte ignore superbement !

Ainsi coulent les jours, entre promenades et "traversées" effectuées à la voile seule sans même tenir compte des vents et des marées, puisque le temps ne nous est pas compté. À Forto Novo, changement d'ambiance : ces ruines romantiques sont entourées de manguiers géants qui grouillent de petits singes genre saïmiri (ici on parle de macacos), pas peureux et évidemment agiles au possible, y compris les mères qui transportent leur petit sur le dos. Des chevaux animent aussi ces parages parsemés de vieux canons et d'échauguettes ; comme le fort occupe une avancée rocheuse du rivage, nous mettons pour une fois un feu de mouillage dans les haubans, au cas où un saveiro serrerait la pointe cette nuit.

Chaque recoin de ces berges nous attire et nos étapes sont de plus en plus courtes. Le lendemain, après avoir préparé une douzaine de pots de confiture de mangues, nous ne visons pas plus loin que la rive opposée au fort, où se voit un peu de roche nue : bonne idée, à quelques mètres de l'endroit où tombe l'ancre, un rideau scintillant frange la falaise et rebondit dans une vasque. Nous y courons dans le soleil retrouvé de fin d'après-midi et cette douche comme aux premiers âges restera longtemps dans nos mémoires. Plus loin, un ruisseau chante, que nous remontons un peu en annexeannexe : petite embarcation pour assurer la liaison entre un voilier et la terre. jusqu'à de belles vasques et un large bassin au milieu des rochers, alimenté par une chute. Ce décor et cette eau délicieusement fraîche donnent une idée du paradis…


Comme aux premiers temps...

Ne rêvons pas, le pain et les légumes s'épuisent, il nous faut bientôt aller à São Roque pour ravitailler. Près du Pain de sucre, tout à la contemplation d'une crique où se jette un ruisseau, je tarde un peu à virer et la quille se plante sur le banc de vase créé par le ruisseau en question. La marée est haute, ce n'est pas le moment d'y rester perchés ! Dégagés à grand-peine, nous reprenons le louvoyagelouvoyage : action de remonter le vent en tirant des bords (en zigzag). vers la civilisation, honteusement devancés par un saveiro à pleine charge. Aux dernières lueurs du jour, nous sommes de retour dans le secteur de l'échouage, pour y passer la nuit. Nous aurions préféré l'endroit qui avait détourné mon attention, mais il s'y trouve une maison dont nous ne voulons pas troubler les occupants. En fait, ce sont ces gens qui nous surprennent en début de soirée, quand trois explosions très rapprochées nous font sortir en hâte du carré : l'habitant des lieux vient de tirer des feux d'artifice ! Bizarre. Le vent tombe au crépuscule, les palmes bruissent à peine et le fleuve devient un sombre miroir où luisent, de place en place, les lampes des pêcheurs dans leurs pirogues. Sous le charme de cette quiétude retrouvée, l'équipage délaisse son habituelle partie d'échecs au profit d'une rêverie dans le cockpit en regardant monter la Croix du Sud.


En régate avec un saveiro chargé à couler bas, et nous allons perdre!

À terre de bon matin, nous découvrons un maigre ruisseau et une case abandonnée depuis peu. Les chemins sont impraticables, déjà envahis d'herbes coupantes et d'arbustes épineux aux fleurs rouges, si bien que nous nous contentons de deux régimes de bananes chétifs, récupérés dans l'ancienne plantation de cette microscopique fazenda. Tout en préparant l'appareillage pour descendre un peu plus bas sur le fleuve, nous nous interrogeons sur les fusées de la veille, ainsi que sur le curieux fanion qui flotte près de la maison du "voisin", au sommet d'un long piquet fiché en pleine eau, ornementé de deux vieilles bouteilles, goulot en bas, quand passe à contre-bord une pirogue à voile. L'esquif est menée par deux hommes, un jeune très noir de peau, aux muscles saillants, et un blanc plutôt âgé, bedonnant et réjoui. « Bom dia, bom dia », répète ce dernier avant d'ajouter que devant chez lui, à cette fameuse maison, c'est un bon mouillage, que nous pourrons nous baigner dans le ruisseau et que nous sommes les bienvenus. Douce musique de la langue brésilienne. C'est ainsi que, partis pour tirer des bords avec toute la toile, nous nous retrouvons au portant pour un trajet ridicule, mais assez technique à la voile pure, en raison des brisettes imprévisibles de cette rive escarpée.


La maison sans prétention d'Antonio Guimarães dos Santos.

Tout en nous aidant à tirer l'annexeannexe : petite embarcation pour assurer la liaison entre un voilier et la terre. au sec, Antonio (Guimarães dos Santos, complète-t-il en jouant l'emphase) se présente en tant que maître des lieux, en cette crique de sable et de rochers ouverte au débouché d'une profonde ravine. Il commence par nous faire visiter sa maison à l'architecture fantaisiste, montée en planches, torchis et tuiles à la seule force des bras, avec son compère Agrippino. Tout fier, il nous emmène ensuite nous baigner dans un bassin où l'eau du ruisseau arrive bien fraîche, en cascade. Il y a même un paravent de fibres végétales pour protéger la pudeur d'éventuelles baigneuses… Tout le domaine est devenu un petit Éden, débroussaillé, remblayé au sable blanc du fleuve, avec une frêle passerelle de bois, dans un style à la fois naïf et traditionnel. Au travers de son retour à la nature, Antonio dévoile une personnalité très attachante.

Il est de Maragogipe, la principale ville des bords du Paraguaçu, où il avait une bonne situation, croyons-nous comprendre, avant de venir s'installer ici, à porto Mutuca, pour sa retraite et son plaisir. Sa maison est rigolote, faite de pièces rajoutées les unes aux autres, avec de simples planches pour l'étage qu'est sa chambre : il y jouit d'une vue superbe sur les quatre horizons, au travers de fenêtres aux cadres d'un rouge criard. Antonio et Agrippino font la cuisine à l'ancienne, sur un feu entretenu dans une sorte de table de terre, la marmite posée au-dessus, elle-même surmontée de vanneries où se fument des filets de poisson. Ils s'ingénient à ne rien acheter en ville : en effet, les deux compères pêchent la nuit ou le matin, récoltent le dendê pour l'huile et la fibre, cueillent mamayes et autres fruits, complétant leurs menus avec du manioc et des haricots. Leurs journées se passent aussi en menuiserie, en débroussaillage, mais surtout en baignades, en parties de dominos, sans oublier les séances de hamac au bord du fleuve, sous les cocotiers bien ventilés, et les rencontres avec les occupants des pirogues de passage.

Car Antonio ne manque ni d'amis ni de connaissances. Sans parler de sa famille : il a dix-sept enfants ! D'ailleurs, les fusées, c'était pour saluer le passage de la lancha d'un de ses fils. Quant au pavillon mystérieux, c'est celui de sa confrérie de francs-maçons. Pour l'heure, il nous installe d'autorité à table : café, casse-croûte, vin de maracuja, pâte de goyave. Pas de doute, nous sommes les bienvenus, comprenant que nous sommes les premiers voyageurs en voilier à être ainsi invités. Nous repartons avec du poisson et une grosse mamaye. L'après-midi, Michelle va un peu à l'écart, près du trou d'où fut extraite l'argile du torchis, pour faire un dessin de cette maison qui nous plaît beaucoup ; elle le réussit vraiment et le donne à Antonio qui en a les larmes aux yeux. Les duettistes viennent ensuite un moment à bord, troquant leur pirogue pour l'Optimist qui leur fait craindre un chavirage peu glorieux. C'est la première fois qu'ils pénètrent dans un iate et ils sont fort étonnés de constater qu'à l'intérieur se trouvent toutes les commodités d'une maison.

Antonio et son compère sont ravis que nous acceptions de rester encore quelques jours. À porto Mutuca, la moqueca (poisson et manioc) nous attend quand on veut ! Sans compter ce qu'ils nous font ramener à notre bord. Ce soir, par exemple, nous dégustons leurs poissons et ce qu'ils vont pêcher cette nuit, à marée basse, risque fort de finir au bout de nos fourchettes. Quel accueil ! Au programme de l'après-midi, une incursion dans l'intérieur, le long du chemin qu'ils ont ouvert à côté du ruisseau. « Attention aux cobras », nous dit Antonio qui demande à Agrippino de nous accompagner, nous faisant frémir rétrospectivement au souvenir de nos randonnées précédentes. Plongée dans un décor luxuriant, sombre et frais, avant d'aboutir dans un bout-du-monde, un canyon étroit en cul-de-sac, du haut duquel le ruisseau s'éparpille parmi les lianes, les mousses et les fougères, jusqu'à un bassin à l'eau presque trop froide pour la baignade.

Il pleut beaucoup la nuit suivante, ce qui n'est pas favorable pour la pêche. Avec des copains de São Roque, Antonio consacre la journée à la récolte du dendê, ce fruit noir, jaune et rouge qui pousse en grosses grappes en haut des palmiers. On en fait de l'huile de cuisine, mais aussi de la brillantine et diverses denrées utilitaires, comme de l'étoupe ; cela se mange également quand c'est passé au feu, à la manière d'une châtaigne un peu étrange. C'est une petite prouesse que de décrocher ces grappes à une vingtaine de mètres de haut, même en montant à l'aide de sangles. De son côté, Agrippino est occupé à débusquer un cobra (le mot désigne le serpent en général), dont on voit la trace, genre galerie de taupe, sous la surface du sable, ce qu'ils aiment faire, nous explique-t-il, quand il pleut fort.


Le dendê, un fruit noir, jaune et rouge qui pousse en grosses grappes en haut des palmiers.

La cueillette terminée nous discutons avec toute la bande, des techniques de pêche, à la traîne avec une crevette (camarão), à l'épervier (tarrafa), au filet (rede), etc., de notre prochain carénagecarénage : nettoyage de la coque sous la ligne de flottaison. à Itaparica, de leurs récoltes et de leurs recettes de cuisine, l'inévitable muqueca ou la feijoada, du vinho de maracuja que nous avons tant apprécié. Michelle et moi sommes sous le charme d'Antonio, de sa maison, de son eldorado et de son entourage, et pour sa part, il est enchanté de nous avoir auprès de lui. Il nous répète sans arrêt qu'ici nous serons toujours chez nous, et il n'attend rien en retour, au contraire, il nous comble de mangues, de papayes, de cocos…


Nous nous quittons et Antonio tire les fusées de l'adieu.

Il nous faut pourtant partir un jour. Après les adieux d'usage, nous nous devons de manœuvrer à la voile pure, sous le regard critique de ces hommes du fleuve. L'équipage s'en sort bien et alors que Michelle étarqueétarquer : raidir un cordage au maximum. le génoisgénois : la plus grande des voiles d'avant., de puissants sifflements montent derrière nous, suivi d'éclairs dans le ciel et d'une belle série d'explosions. Antonio, qu'on voit faire des moulinets avec les bras, vient bien sûr de tirer quelques-unes de ses fameuses fusées. En réponse, notre corne de brume fait piètre figure… Adeus Antonio !

(mars-avril 1984)