Jangadas, dentelles et balata

« Qu'est-ce que ça peut bien être, là-bas ? » Les jumelles pointées, on distingue un homme assis sur une chaise, apparemment posée sur l'eau. Cela ressemble à une hallucination, car nous sommes en pleine mer, hors de vue de la côte. J'ai beau connaître l'explication de cet étrange tableau, je suis surpris qu'il se présente si tôt, au large de Cabedelo, bien avant le cap São Roque, l'"angle" du Brésil. Un moment plus tard, l'individu s'agite et dresse un mât légèrement recourbé, qui porte une voile triangulaire démesurée, pointe en bas. Et l'esquif invisible qui le porte de filer à toute allure encore plus loin du littoral !


Une jangada, vision insolite d'une voile posée sur l'eau.

Nous venons de découvrir le plus petit modèle du bateau de pêche typique de la région, une jangada à une place, gracieuse survivante d'un autre âge. Six jours plus tard, notre ancre tombe devant Fortaleza, le berceau de cette étonnante forme de navigation. Non sans que se soient multipliées les rencontres du même genre et que chaque fois nous ayons été ridiculisés par les jangadeiros, qui envoient assez de toile pour se rire du clapot où nous peinons. Gréement incliné au vent comme sur une planche à voile, dérive enfoncée, tout l'équipage debout au vent -il n'y a de banc que pour le barreur-, ces jangadas tirent de jolis bords et remontent à bonne vitesse pour peu que les équipiers n'arrêtent pas d'arroser la voile de coton (avec une canne emmanchée d'une boîte de conserve) pour en améliorer l'étanchéité à l'air… Ces pêcheurs qui semblent marcher sur la mer, seuls ou rassemblés jusqu'à six, font leur dur métier à la brésilienne, toujours prêts à envoyer un salut amical ou à moquer leurs collègues. Économie de moyens et efficacité maximum dans une mer aux vents légers, voilà bien pourquoi la jangada s'est maintenue presque inchangée dans le paysage maritime du Nordeste. Cependant le progrès menace la tradition.

En effet, le mouillage de Fortaleza est superbe, avec toutes ces coques basses sur l'eau, surmontées d'un mat courbe planté en biais, voile roulée, mais un examen plus approfondi révèle que l'histoire nautique locale est à un tournant. À l'origine, les jangadas étaient faites de l'assemblage de quelques troncs en bois léger, très clair, dont les courbes étaient mariées pour former carènecarène : partie immergée de la coque d'un bateau. ; des encoches idoines permettaient de poser dessus le banc du barreur, une caisse et le pied de mât à l'emplanture réglable, le tout complété d'une profonde dérive glissée entre les troncs et d'un petit safran d'aspect fragile. Il en navigue encore de ce modèle primitif, qui a l'inconvénient de se gorger d'eau : cela limite les sorties en mer à une ou deux journées, après quoi il est nécessaire de tirer la jangada au sec, sur des rondins, voile établie pour aider à la manœuvre.


Jangadas modernes, avec une coque proche de celle des Fireball.

Cette contrainte a inspiré un nouveau modèle, en planches assemblées à claire-voie suivant les courbes ancestrales, avec un pont de même nature. Une formule encore moins étanche que le système des troncs, ce que pallie un remplissage en morceaux de polyuréthane expansé ; ces jangadas ne sont pas vilaines à voir, à distance. Quant aux dernières-nées, ce sont de vrais bateaux, avec de beaux assemblages calfatés, un pont présentant bougebouge : courbure transversale du pont. et tonturetonture : courbure longitudinale du pont d'un bateau., deux longues quilles d'échouage et un puits de dérive. Elles portent toujours la même voilure, y compris un minuscule focfoc : voile d'avant triangulaire. pour les plus importantes, ainsi que le banc et la caisse traditionnels, cette dernière emplie de glace pour le produit de la pêche, ce qui permet des sorties de quatre jours. Elles arborent une carènecarène : partie immergée de la coque d'un bateau. tout à fait moderne qui évoque irrésistiblement, avec son semblant de marottemarotte : partie plate de l'avant d'un bateau, au-dessus de la flottaison., quelque Fireball géant et un peu obèse. Enfin, les plus petites de la nouvelle espèce sont en contreplaqué, avec une carènecarène : partie immergée de la coque d'un bateau. encore plus affinée, et ce matériau moderne fait que les Fortalezans ont presque recréé le véritable Fireball de compétition ! D'ailleurs, des numéros peints sur certaines voiles, sinon des logos de sponsors, montrent que les pêcheurs ont la régate chevillée au corps et cela permettra peut-être de pérenniser ces bateaux à la silhouette si caractéristique. Car le chapitre suivant se devine déjà : au mouillage des jangadas modernes, se trouvent hélas deux exemplaires à moteur diesel, sans gréement et affublés d'une cabane aussi gracieuse qu'un container.


Le modèle le plus primitif, avec les encoches pour régler l'emplanture du mât et la "chaise" du barreur.

Jangadas de régates, déjà sponsorisées lors de notre passage à Fortaleza, en 1984.

Ici, le port se trouve à des kilomètres du centre ville mais le front de mer est agréable, verdoyant et bien aménagé, et l'on ne sent pas la distance. D'autant que nous flânons sur la plage pour admirer les excellents surfeurs qui dévalent les vagues. Toujours curieux de fruits et de légumes du pays, nous complétons nos provisions et, en parcourant le marché, nous réalisons que Fortaleza est d'une grande richesse du point de vue de l'artisanat, avec comme spécialités la dentelle, le cuir et la vannerie. Nous investissons donc une somme rondelette dans des vêtements traditionnels agrémentés de dentelle : ils sont vraiment plus qu'abordables et nous devrions les vendre sans problème si la Martinique, où nous allons prendre notre temps, ressemble à ce que j'ai connu. Comme la ville se retrouve soudain noyée sous une pluie démente, nous affrétons deux taxis pour ramener tous nos ballots à bord, où notre stock arrive au plafond de la cabine arrière.

Entre parenthèses, ce genre de plan est souvent désastreux. Pourtant, une fois n'est pas coutume, l'opération s'est révélée extrêmement profitable. Pendant plusieurs semaines, sur la place de la Savane à Fort-de-France, Michelle proposera ces vêtements à prix d'or, chaque fois qu'un paquebot débarquera sa cargaison de touristes américains avides de souvenirs "typiques". Et quand le stock s'amenuisera, elle le complétera avec des bijoux fantaisie de sa création, prélude à l'une de ses futures vies, en... Lozère. Mais ceci est une autre histoire, qui n'a pas sa place ici.

Avant les Antilles, nous disposons de deux mois pour quelques escales dans l'embouchure de l'Amazone et en Guyane. Nous sommes déjà bien dans l'ambiance, avec une humidité telle qu'à l'intérieur du bateau rien ne veut sécher et que les moisissures rampent sur les cloisons ! Heureusement, notre cargaison est emballée avec soin. Au large, quand nous repartons, ce n'est pas mieux, avec des conditions qui s'apparentent davantage au pot-au-noir qu'à l'alizé : grains en tous sens ou calmes complets, soleil fou ou ciels d'un noir d'encre, avec toujours une mer confuse. Nos moyennes journalières s'établissent la plupart du temps en-dessous de cinquante milles, une misère. Enfin, à la nuit du dixième jour, nous reconnaissons le phare de Salinopolis, le port où embarquent les pilotes de l'Amazone. Avec un peu de moteur pour suppléer le vent défaillant, nous nous engageons dans le chenal d'entrée du Para, qui sinue entre les bancs de sable, les pâtés de corail et autres brisants infréquentables. Phare après phare, nous nous plaçons au milipoil sur la carte, tout va bien.

Puis les ennuis commencent. C'est d'abord un courant contraire de plus en plus fort. Ensuite, des nuages bas masquent le seul phare encore visible, juste au moment où nous allons emprunter le passage resserré de la basse Espadarte. Ce front est le signe avant-coureur d'un énorme orage, un de ces fameux para squalles dont la région est coutumière, à en croire les Instructions Nautiques. L'obscurité devient totale, des trombes d'eau nous assaillent, les éclairs crépitent, les rafales en tous sens montent jusqu'à force 8 et la mer ronfle de partout de sinistre façon alors que la carte indique que nous sommes entourés de brisants. Rongé d'angoisse et impuissant, je décide de mettre à la capecape (à la): allure ralentie d'un voilier pour réduire ses mouvements dans le gros temps. sous trinquettetrinquette : voile d'avant placée entre le foc et le mât. et artimonartimon : voile portée sur le mât d'artimon., de façon à pouvoir remettre en route dans la seconde, en cas de nécessité. Que faire d'autre ? Nous ne pouvons même pas mouiller dans ces 25 à 30 mètres d'eau agitée et pleine de courants. Ne sachant où les vents et les courants vont nous faire dériver, nous sommes tous deux dans le cockpit, à essayer de distinguer quelque bruit particulier au milieu des bourrasques, des vagues et du déluge, scrutant l'eau sous le vent à la lueur des éclairs. Trois heures et demi à attendre ainsi, jusqu'au jour, ça n'en finit pas. Michelle lâche d'ailleurs l'affaire dans la nuit pour aller nous préparer un chocolat chaud, un comble sous l'équateur !

Au jour, la pluie continue, mais il n'y a plus le moindre vent. Aucune terre n'est en vue et l'estimeestime : estimation de la position d'un navire d'après sa vitesse et son cap, en tenant compte de la dérive due aux courants. est illusoire, évidemment. Où sommes-nous ? Il convient de planter le décor. Le Para est un bras de l'embouchure de l'Amazone, laquelle s'étend sur cent cinquante milles de largeur, soit plus que tout le golfe du Lion, et elle est encombré d'îles dont la plus vaste, Marajo, fait la taille de la Suisse. Nous sommes donc dans un des bras du fleuve géant, dont les rives se perdent au-delà de l'horizon. Nous décidons d'avancer au moteur dans une direction supposée bonne, jusqu'au moment où, ayant réussi à trouver des fonds d'une quinzaine de mètres seulement, nous mouillons, stupéfaits de constater la vitesse du courant contraire, qui fait bien 6 à 7 nœuds. D'ailleurs le bateau dérapedéraper : reculer dans le vent quand l'ancre se décroche du fond. allègrement et il faut filer quatre-vingt mètres de chaîne pour l'immobiliser enfin. Après un petit déjeuner à la purée, au milieu des pulls, des bottes et des chaussettes sortis pendant la nuit, je monte en tête de mât. Rien en vue. Une échappée de soleil me permet de sortir le sextant et la droite de hauteur nous place très au nord, tandis qu'un coup de goniogonio : dispositif localisant la direction d'un émetteur radio. nous situe plutôt au sud. Nous sommes vraiment perdus… Puis le courant ralentit, les troncs d'arbres défilent moins vite autour de nous et, par chance, très en amont, une tapouye s'engage dans notre zone.

Le lourd mouillage est vite relevé et nous lui filons le train, à la voile et au moteur. Inquiets tout de même, car il ne nous reste pas assez de fuel pour rejoindre Belém si notre position est trop au nord. Faudra-t-il brûler l'étape et aller directement en Guyane ? Heureusement, la terre apparaît et avec des relèvements, tout devient clair. Nous reconstituons notre errance à travers ce coin mal pavé : sans avoir rien fait pour cela, nous étions toujours restés éloignés des hauts-fonds, rejetés vers le nord par le vent et le courant. Dorénavant, la marée montante va nous permettre de gagner Belém par étapes. À la nuit, nous allons mouiller près du bord, c'est-à-dire à un mille des palétuviers, avant un sommeil d'une traite. Au matin, soleil radieux, nous revivons.

Rangement, nettoyage, lessive, séchage et bricolage, car les calmes ont fatigué le gréement, comme toujours : la transformation du bord et du moral est spectaculaire. Autant tout peut se dégrader vite en voilier, autant quelques heures suffisent à rétablir l'ordre. La remontée du fleuve se poursuit avec le flotflot : marée montante., en début d'après-midi, le long de la rive droite, aux premières loges pour contempler embouchures de rivières, grands arbres, pirogues, tapouyes à voile et hameaux juchés sur des terrasses. Au coucher du soleil, nous jetons l'ancre devant les deux lumignons de ce que notre carte indique comme un village. Une heure après, en pointant le nez après un grain, je n'en reviens pas : tout un front de mer est illuminé sur des kilomètres ; une panne d'électricité nous avait dissimulé cette ville. Partis tôt le lendemain, nous ne tardons pas à bifurquer dans l'embouchure du rio Acara, la rivière de Belém.

Les rives sont maintenant visibles de part et d'autre, l'urbanisation s'intensifie à l'est, tandis qu'à l'opposé se succèdent des îles basses, à peine occupées de place en place par une cabane sur pilotis.


Les abords de Belém, déjà bien humanisés très en aval.

Puis d'immenses ports des crevettiers se succèdent sans interruption, avant des faubourgs les pieds dans l'eau qui précèdent le port de commerce moderne, sur fond de buildings.

Passant en revue la ville elle-même, nous en avons une vision de choix au débouché du Ver-o-Peso, le renfoncement pittoresque qui est le port des tapouyes. Leur bassin est ceinturé de maisons anciennes et de vieilles églises aux clochers couverts de végétation équatoriale, avec sur un côté un grand marché qui ressemble à un château de conte de fées. Puis viennent de nouveau des quartiers aquatiques, avec les estacades branlantes des marchands de bois, de fuel ou de poisson, et les petits ports où s'agglutinent les embarcations de toutes tailles qui transportent hommes, voitures, camions et marchandises sur les milliers de kilomètres du fantastique écheveau liquide de l'Amazone. Fascinante cité dont le nom me transporte dix ans auparavant, lors d'une des premières escales de Chercha-Païs, au pied de la célèbre tour de Belém, en aval de Lisbonne.


Nous laissons à babord le cœur historique de Belém.

Ver-o-Peso, le pittoresque bassin qui regroupe les tapouyes.

La ville passée, nous nous engageons dans le rio Guama, où nous apercevons les mâts de deux voiliers amis, justement ceux que nous souhaitions revoir. C'est là qu'il faut mouiller, pas de doute.

En face, se trouve le Iate Clube do Para, le plus somptueux au nord de Salvador, où tout est gratuit pour les voiliers de passage. Ainsi, les trois équipages vont y fêter leurs retrouvailles autour d'un repas traditionnel, au bord de la piscine ; au menu, tacacá (la soupe qui est la spécialité locale, surnommée "le paradis sous la langue") et vatapá (un plat brésilien plus répandu, à base de poisson), riz, crevettes et gombos (le calou guyanais), le tout bien relevé. Par la suite, ce Iate Clube nous a fait côtoyer quelques fous d'Amazone, du genre des aventuriers connus jadis en Guyane. Notamment un chercheur d'or français qui a réussi et qui fait construire un bateau fluvial « pour amener des femmes le long du fleuve » ; il n'a rien inventé, ce sera un bordel flottant de plus sur ces eaux. Autre rencontre, deux jeunes frères franco-brésiliens qui viennent de Manaus en pirogue et dont l'aîné souhaite transformer l'embarcation en trimaran pour traverser vers l'Europe ; ils ont déjà pas mal d'aventures à leur actif et cela pourrait aboutir, qui sait ? Le plus étonnant de ces personnages est Franco, un Italien qui descend quant à lui de Bolivie, à la voile pure sur un minuscule trimaran de sa construction ; ce marin d'eau douce hante les grands fleuves du monde depuis trente ans et subvient à ses besoins en vendant dans son pays ses aquarelles, ses reportages et ses bandes dessinées.

En conclusion de ce bref séjour, il nous semble que Belém pourrait être belle sous un autre climat, mais la chaleur et l'humidité extrême rongent tout sous ces cieux et font monter de puissantes odeurs de chaque caniveau. En résumé, les rues sont bordées de manguiers et il y a de belles façades, certaines étant même décorées d'azulejos, souvenirs de l'âge d'or du caoutchouc, mais on remarque surtout les sinistres urubus perchés de-ci de-là à l'affût d'une charogne à se disputer. Belém est également une authentique ville de l'Amazone par sa population largement métissée d'Indiens, bien entendu souriante et aimable à la mode du Brésil. Après une petite semaine dans ces parages urbains nous préférons réserver du temps pour des mouillages sauvages dans une île ou l'autre de l'estuaire géant. Pour qui laisse le Brésil dans son sillage, il reste à embarquer certaines denrées précieuses, c'est-à-dire, entre autres, du café en quantité ainsi que des réserves de sirop de guarana et de goiabada (la pâte de goyave). Pour le superflu, nous ajoutons quelques emplettes issues de l'artisanat local et je jette mon dévolu sur des figurines en balata. Au moment ou j'écris ces lignes, trois décennies plus tard, j'aurais bien vu, sur un coin de mon bureau, mes petits Indiens dans leurs pirogues, mais ils n'ont pas supporté l'exil. Le latex dont ils étaient faits est tombé en poussière...


(mai 1984)